Monday, September 28, 2009

Ils courent ils courent…


A la fin du 19ème siècle, Gustave Le Bon, dans sa Psychologie des Foules, analysait le comportement des foules comme distinct de celui des individus. Selon lui (et les nombreux psychologues et sociologues qui se sont inspirés de ses travaux), la psychologie des foules n’est pas réductible à la somme des psychologies individuelles qui la composent. Ce qui, aujourd’hui, est un lieu commun, mais qui à l’époque, croyez-moi, avait un petit quelque chose de révolutionnaire, et d’effrayant, car l’ami Gustave attribuait aux foules des caractéristiques plus volontiers négatives que positives, l’individu selon lui oubliant dans la foule sa propre identité et par conséquent ses inhibitions. Je ne crois pas trop à ce genre de théorie. C’est un peu comme si moi, doctorante sérieuse, jeune intellectuelle de la République, j’allais tout à coup me mettre des pancartes autour du cou et taper dans un bidon tout cela parce que je participe à une manifestation. Impensable, vous dis-je.

Quoiqu’il en soit, ce brave Gustave (pourquoi ce type de prénom semble tout nu s’il est tout seul ? On éprouve un besoin irrésistible de l’entourer, de l’accompagner de noms, d’adjectifs, un peu comme l’on tente de cacher un grand nez avec un chapeau ou du maquillage – parce qu’il faut bien dire ce qui est, Gustave, c’est laid). Je perds le fil de mes propres digressions. L’estimable Gustave, donc, a décrit avec brio (le premier qui me demande qui est brio je le frappe avec la trilogie de Dos Passos – voyez comment ma thèse fait subtilement surface dans les espaces interstitiels de mon journal ? petite coquine). Je pense que je ne m’en sortirai jamais. Je vais donc commencer un nouveau paragraphe, afin de rassembler mes pensées éparses telles des pépites de chocolats dans un gigantesque cookie.

Ainsi, l’ineffable Gustave (vous aimez, « ineffable ? » moi, j’adore), bon cette fois je continue, le jovial Gustave concevait les individus en masse comme perdant certaines de leurs caractéristiques d’individus. Mais est-il possible que des individus se comportent comme une foule alors même qu’ils ne sont pas physiquement rassemblés ? Mais bien sûr, il n’est que de voir les sondages, qui vous composent des foules sur commande, ou l’Internet, qui crée des mouvements de foule d’un bout à l’autre de la planète entre des gens qui ne se sont jamais rencontrés.

Mais restons dans le monde réel, ou du moins physique (car après tout, de nos jours, qui peut dire ce qui est réel et ce qui ne l’est pas). L’autre jour, étant d’humeur sportive (le premier qui ricane, je l’assomme avec…), j’ai décidé de me rendre de BU au MIT à pied (je ne circule qu’entre des universités, c’est une question de principe). Il faisait assez beau, le jour commençait à décliner, et mon ordinateur ne pesait pas (encore) trop lourd sur mes épaules. J’ai donc commencé à marcher d’un bon pas (il faut une bonne demi-heure pour aller de l’un à l’autre) ; j’ai longé Commonwealth Avenue (qui a un petit côté Chang’an Jie, en moins large tout de même), puis j’ai traversé le pont-dont-j’oublie-toujours-le-nom, pour ensuite longer la Charles jusqu’au MIT. Ah, quelle délicieuse promenade. A ma droite, la rivière mordorée jouant avec le soleil couchant (à ma gauche une grosse quatre voies mais ça on va éviter de s’apesantir dessus), quelques avirons fendant allègrement l’eau et éclaboussant les petits canards qui barbotaient avec ardeur (oui, on peut barboter avec ardeur ; ça vous dérange ? Si ça vous dérange, je vous assomme avec…) ; de l’autre côté de la rivière, la skyline de Boston, qui représente si bien la ville, par la rencontre des maisons de briques et des gratte-ciels de verre, la poésie de son histoire alliée au dynamisme de son présent (ce blog vous est présenté par l’office de tourisme de Boston ; so you can call Beantown Beentown… si vous comprenez le jeu de mots, vous gagnez une casquette des Red Sox).

Et moi, au milieu de toute cette splendeur… tétanisée ! Parce que figurez-vous que je suis la SEULE à marcher. Derrière moi, devant moi, autour de moi fusent les joggeurs. Ils sont partout, leur ipod attaché à leur bras comme une poche de sang, rivé à leurs oreilles, leur T-shirt trempé de sueur, le rythme de leur foulées sur le macadam, j’ai l’impression d’être au cœur d’un organisme inconnu, mi-humain, mi-robot. Ils ont tous des T-shirts d’universités, de compagnies, sont tous labellisés, catégorisés, ils sont blancs, noirs, asiatiques, jeunes, vieux, maigres, gros, épuisés par l’effort, frais comme des gardons, seuls, en couple, entre amis. Ils sont tous différents et pourtant si similaires, et moi au milieu je suis seule, toute seule à regarder les canards, à ne pas avoir les joues toutes rouges, à lever les yeux vers le ciel pour capturer un peu de son coucher, alors que tout rose il disparaît à l’horizon. Ce sont des individus, pourtant ainsi ils perdent toute caractéristique individuelle. Je ne doute pas du fait que la majorité d’entre eux courent pour le plaisir, pourtant ils ont l’air de tant souffrir. J’en ai vu tellement déjà, dans le South End, à BU, à Cambridge, l’été, l’hiver, sous la pluie, la neige, imposer ainsi à leur corps cette routine peut-être admirable mais que je ne peux m’empêcher de trouver disgracieuse au possible. Et surtout, ce qui me fascine, dans cette terre de l’individualisme forcené, c’est cette capacité à se lancer dans n’importe quoi parce que c’est la mode, parce que c’est comme ça, parce que tout le monde le fait. Et ensuite à refuser une option publique d’assurance maladie… Oui, je sais, ça n’a aucun rapport. Désolée.

Ils courent, ils courent. Et bien évidemment, je me sens coupable de ne pas courir avec eux, de ne pas sentir mon corps ainsi se fatiguer dans l’air frais du crépuscule. Bien sûr si quelqu’un me demandait d’aller courir avec lui/elle, peut-être accepterais-je. Ne sommes-nous pas des bêtes d’habitude ? Cette course qui ne mène nulle part, après tout, est peut-être le plus beau symbole de l’existence humaine. Nous passons à côté de bien des choses, les yeux rivés vers ce qui se trouve devant nous et que nous ne voyons pas, brûlant d’atteindre ce but inconnu et lointain. Et lorsqu’enfin nous arrivons, nous n’avons pas même la force de nous réjouir. Nous nous jetons sur un lit, le corps et le cœur chaque fois un peu plus faibles.  (ça pourrait aussi symboliser autre chose, cette quête si longue pour un but peut-être dérisoire, qui n’apportera rien de définitif. Mais, chuuuttt…)

1 comment:

  1. Je ne peux m'empêcher de me dire que si Nicky Larson avait été assommé avec la trilogie de Dos Passos plutôt qu'avec une masse de 100 tonnes, notre génération accorderait surement plus d'importance aux sciences humaines qu'aux sciences dures mais...

    Merci sinon, tu m'as bien fait rire aujourd'hui :-D

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