Wednesday, December 2, 2009

I shall sleep no more...

  
         Je voulais vous parler de la guerre en Afghanistan, du discours d’Obama, et des salles de sport. Mais tout cela est oublié. Ca reviendra peut-être, si j’ai le temps, entre deux valises. Pour l’instant, je veux raconter autre chose.
          Je viens de faire l’une des expériences théâtrales les plus marquantes de mon existence. Et je ne dis pas ça parce que j’ai bu un whisky après (un whisky, vous avez bien entendu, c’est vous dire si ça m’a transformée). Je ne suis habituellement pas sujette à ce genre d’enthousiasme, en particulier au théâtre ; l’Odéon m’a depuis longtemps appris à être déçue. Et lorsque des amis m’ont parlé de cette pièce, Sleep No More, en me disant que c’était fondé sur Macbeth, mais qu’il n’y avait aucun dialogue, beaucoup de danse, et qu’il fallait suivre les acteurs et composer son spectacle soi-même, j’étais un peu sceptique. Je redoutais la « performance avant-gardiste où il y a des gens tous nus et où on ne comprend rien ». C’était avant-gardiste. Il y avait un gens tout nu. Et on ne comprenait pas toujours grand-chose. Et pourtant.
          Le spectacle se déroulait dans une ancienne école, dans la charmante bourgade de Brookline, adjacente à Boston, surtout connue pour sa large population juive et ses lycées bien classés. Je vais raconter tout cela à la première personne, pour mieux vous faire sentir l’atmosphère, même si les mots sont largement insuffisants – n’en déplaise à mon talent d’écrivain – pour rendre compte de ce que je ne peux que qualifier, avec un petit américanisme, d’ « expérience ».  
Munie de mon billet, je parcours l’allée qui mène à l’entrée, située sur le côté du bâtiment principal, une bâtisse 19ème, en brique rouge, pour changer. Une jeune femme lourdement maquillée vérifie que j’ai bien plus de 21 ans (il y a un bar qui sert de l’alcool à l’intérieur), puis me dit de soulever le rideau, et d’entrer. Je soulève le rideau. J’entre. Dans le noir total. Je tâte la paroi pour guider mes pas. Après quelques mètres, une bougie posée sur le sol m’aide à m’orienter. Le couloir se poursuit, je continue mes tâtonnements. Après quelques coudes, je repousse un rideau et me retrouve... Dans la scène finale de Twin Peaks. Ou presque. Un bar. Tendu de rideaux rouges. Une jeune femme m’accueille. Elle est habillée dans le style années 20 ; un ruban est noué autour de sa tête, et une boucle soigneusement collée sur sa joue. Elle me tend une carte à jouer, qui porte le numéro 2, et me dit que quand le numéro sera appelé, je pourrai sortir, ou entrer, c’est selon. Un groupe de jazz joue un morceau langoureux et doux. L’obscurité règne, et n’est brisée que par quelques bougies qui se reflètent sensuellement sur les tentures rouges. Je donne mon manteau au vestiaire. Et j’attends.
          Au bout de quelques minutes, le numéro 2 est appelé. Un homme nous fait signe de le suivre. Je passe de l’autre côté d’un autre rideau. L’homme, qui dit s’appeler Charlie, nous donne quelques consignes, et des masques blancs, style commedia dell’arte, qu’il nous recommande de garder tout au long du spectacle. Puis il nous fait entrer dans un ascenseur. A chaque étage, un groupe descend. Les amis sont séparés, sans autre forme de procès. Je me suis rendue compte ensuite qu’il valait mieux, effectivement, faire cette expérience seul.
          Je suis dans le couloir d’une école. A droite, à gauche, des salles. Je pousse la porte de l’une d’entre elles. A côté de moi, d’autres masques blancs, imperturbables. Le seul qui n’en porte pas est un jeune homme, en costume, qui se prépare manifestement à sortir. Il passe une chemise blanche, et sort de la pièce. Je le suis. Il s’engouffre dans une autre pièce, un boudoir dans lequel est assise une jeune femme, occupée à se maquiller devant la glace. Il l’embrasse, ils s’enlacent et se mettent à danser, au milieu des masques blancs qui soudain se font transparents, invisibles, s’effacent lorsque le couple s’avance vers eux. Puis le jeune homme sort. Quel dilemme. Que faire ? Le suivre, où rester avec la jeune femme, qui se regarde dans le miroir, avec, derrière elle, l’ombre d’un masque blanc qui l’observe ? Je reste avec le jeune homme, dont je ne puis que supposer qu’il représente Macbeth. Il sort. Il est pressé. Il court. Je cours derrière lui. Je suis pressée, j’ai un rendez-vous, il faut que j’y sois à temps. Je monte les escaliers quatre à quatre. J’entre dans un bar.
          Puis, à nouveau, je ressors, je redescends, je vais voir une autre femme dans une autre pièce, une chambre à coucher. Il l’embrasse, la couche sur le lit. Sur le rebord de la fenêtre, un tas de papiers. J’en prends un. Il s’agit de la lettre de Macbeth à Lady Macbeth où il raconte sa rencontre avec les trois sorcières. Le couple continue de danser, de s’embrasser. Je reste avec Lady Macbeth.
          Les scènes se succèdent, je suis tantôt l’un, tantôt l’autre des acteurs. Je suis leur ombre, j’ai peur pour eux, je les désire, je les observe. Chaque pièce est soigneusement décorée. Dans l’une d’entre elles, le plafond est tendu de parapluies. Dans une autre, des chaussures pendent au mur. Ailleurs encore, des baignoires alignées, dans lesquelles on aperçoit parfois une anguille qui se contorsionne. Au milieu de tout cela, les acteurs vont et viennent, suivis par une armée d’ombres blanches, impassibles. Parfois, au détour d’un couloir, je vois un masque blanc se précipiter dans une pièce. Que faire, rester avec l’acteur que je suis en train de suivre, ou rejoindre le masque blanc, pour découvrir ce qu’il a vu de si intéressant ? Je cours, je m’essouffle, je vais de scène en scène. Tous mes sens sont sollicités. La pièce où se trouve la forêt sent le pin, dans celle où il y a un billard, le sol est couvert de sciure. Ca n’est pas du théâtre ; ou alors, c’est ce que le théâtre devrait être. Au fur et à mesure, je m’installe dans mon rôle, et les autres masques blancs aussi. Parfois, ils s’assoient à table, face aux acteurs. A d’autres moments, ils touchent les livres dans une pièce, ouvrent des tiroirs. Je me surprends à imiter l’acteur que je suis. S’il se cache, je me cache, pour ne pas que les autres me voient.      
         J’ai l’impression d’être dans un film. Dans un film de David Lynch. Tout ce qui sur scène me paraîtrait outré – un homme nu, avec un masque de cerf, couvert de sang, qui danse sous une lumière stroboscopique – devient beau parce que j’en fais partie. Et que mon sens critique ne peut que se rendre face à l’immédiateté de ce que je ressens. La musique me hante, elle dicte mes gestes, et ceux des acteurs. Les couloirs, les escaliers, deviennent le lieu de rencontres incongrues entre des hordes de masques blancs qui suivent des acteurs différents, se rencontrent, puis se dispersent à nouveau, peut-être différemment, ayant changé, au passage, d’itinéraire et de personnage.
          Je suis totalement désorientée, incapable de dire si je suis au premier, au deuxième ou au troisième étage, incapable de me souvenir d’où se trouve le bar, incapable même de savoir si un jour je sortirai d’ici, si j’ai envie d’en sortir. L’atmosphère me possède. A un moment, je suis seule, perdue, sans acteur pour me guider. Ca et là, je vois des masques blancs qui entrent et sortent. J’entre dans une pièce. Personne. Un cabinet avec un tiroir ouvert. Dans le tiroir, un gros œuf posé sur de la paille. Ailleurs, des draps blancs qu’il faut combattre pour arriver jusqu’à la sortie. Partout, la hantise des masques blancs. Et parfois, un personnage que l’on retrouve, auquel on s’attache, l’espace de quelques minutes.
          Quel rapport, me direz-vous, avec Macbeth ? Je pourrais vous décrire la scène du meurtre de Duncan, la scène du festin où Macbeth voit le fantôme de Banquo, ou celle où la forêt avance. Mais ce que je voulais vous faire partager, c’est l’expérience. Le fait d’être sur scène, d’être la scène, de ne faire qu’un avec les personnages parce qu’on les suit, parce que l’on court avec eux, que l’on s’essouffle avec eux, que l’on souffre avec eux.
          Au bout de deux heures, je retourne au bar. Et je commande un whisky. C’est la seule chose à faire. Et en rentrant, je ne vais pas me coucher. J’écris ce qui ne peut l’être. L’ombre d’un masque blanc, la trace d’une goutte de sang sur un escalier, une main qui lentement s’approche d’un verre de vin…



http://www.americanrepertorytheater.org/events/show/sleep-no-more

Wednesday, November 25, 2009

Le coup de la dinde

Aujourd’hui, j’étais à Boston University. Cela m’arrive, à mes moments perdus. Ce qui me permet de me rendre compte qu’à force d’éviter de vous parler de ce que je fais toute la journée, je ne vous ai guère donné de précisions sur mon environnement de « travail » (si, si, les guillemets sont de rigueur). J’ai déjà évoqué la nature longiligne du campus de BU. Permettez-moi d’y revenir brièvement, par le détour d’une métaphore. Que voulez-vous, il faut bien que par moments je fasse semblant d’être littéraire. Comme je vous l’ai dit il y a quelques semaines, le campus de Harvard est rond, comme un cocon protecteur, qui crée une sorte de zone tampon entre la vie rêvée du campus et le monde extérieur. BU se présente davantage comme un cordon ombilical. De BU, on voit l’autre côté de la rivière, on peut rêver d’un ailleurs qui, à Harvard Square, est nécessairement du domaine du fantasme.

Imaginez ces longues allées parallèles à la rivière, parcourues par des étudiants de tous âges (mais quand même majoritairement entre 18 et 22 ans), portant sacs à dos, cahiers, livres et ordinateurs. Par beau temps, il s’assoient sur les pelouses et regardent passer les avirons sur la Charles, armés de leur inévitable gobelet en papier, rempli de café, de soda, ou de substances impossibles à identifier, couleur de Seine en plein mois d’août. Lorsque le temps se couvre, ils se réfugient à l’intérieur, souvent dans le bâtiment qui répond au doux nom de George Sherman Union, et abrite le food court où l’on trouve de tout, du sushi à la pizza en passant par le bagel, le hamburger et l’inénarrable orange chicken. Cet orange chicken est préparé (cuisiné serait un terme un peu excessif) par le « chinois » du lieu ; sa recette est secrète. Nul ne sait d’ailleurs si le poulet et l’orange entrent réellement dans sa composition. On vous le sert sur un bol de riz ; sa couleur tend vers l’orange fluo. Le goût est assez indéfinissable. Sucré, évidemment. On reconnaît vaguement la texture de la viande, le reste est de l’ordre de l’expérience paranormale. Ce qui est en général assez rapidement confirmé par l’estomac. Mais je m’égare. Imaginez, donc, ce campus plein de vie, plein d’associations qui défendent tous les peuples de la terre, toutes les choses créées par l’homme, où j’ai même vu une fois des étudiantes faire campagne pour la « fat talk free week », la semaine où l’on ne parle pas de son apparence physique ni de celle des autres (où l’on ne dit pas, par exemple « j’ai trop mangé, mon ventre va exploser », ou alors, « tu as minci, dis donc ? »).

Maintenant, oubliez tout cela. Car aujourd’hui, le campus était désert. Les quelques étudiants que j’ai croisés traînaient derrière eux de lourdes valises comme on traîne un enfant récalcitrant chez le dentiste. Le food court était aux trois-quarts vide, les stands presque tous fermés. Seul le Starbucks continuait imperturbablement à vendre son café trop cher et ses muffins trop sucrés. Point d’orange chicken à l’horizon. Un paysage lunaire. Pourquoi, me direz-vous ? Je vous répondrai : merci.

Là, vous pensez que ça y est, c’est fait, le peu de santé mentale qui me restait s’est envolé avec mon taux de glucose et ma maîtrise de la langue de Molière. Non, ou du moins pas encore. Merci, car pendant les quatre prochains jours, on ne va parler que de ça, on ne va dire que ça : merci.

Comme vous êtes des lecteurs intelligents, vous avez peut-être déjà compris. Demain, c’est Thanksgiving. Et, tels les Juifs d’Egypte (je suis d’humeur hyperbolique), les étudiants commencent leur exode la veille. Ils retournent chez eux, dans le Wyoming, dans l’Idaho, dans le Wisconsin, ou juste à New York. Ils vont fêter en famille, et s’adonner à la grande cérémonie de la reconnaissance. Le Merci national. Ils vont oublier leur match de basket, leurs examens, leurs colocataires, leurs copains copines. Et demain, la ville sera muette. Elle se réveillera le soir, ou en fin d’après-midi, pour le grand repas. Dans ce pays où tout est toujours ouvert, où l’on peut aller acheter son lait à minuit un dimanche soir, où l’on vous supplie pratiquement de consommer tout le temps, beaucoup et sans remords, le quatrième jeudi de novembre, on vous dit de rester chez vous et de dire : merci. Merci pour qui ? Merci pour quoi ? On n’en sait rien. L’important, c’est le geste. Remercier pour ce que l’on a, oublier ce que l’on nous avait promis. L’assurance maladie ? C’est pour bientôt. La guerre en Afghanistan ? Le président annoncera sa décision après Thanksgiving. Remercions-le de ne pas avoir gâché la fête. Le chômage ? Ceux qui ont encore un travail diront merci pour ça, ceux qui n’en ont pas trouveront bien autre chose.

Tout cela dans une ambiance bon enfant, autour d’une grande table, au milieu de laquelle trône… la Dinde. Dans toute sa majesté. Entourée de ses acolytes, qui ne sont là que pour mettre en valeur sa solennelle présence : les patates douces, la confiture d’airelles, la tarte à la citrouille, que sais-je encore. Le coup de la dinde, ça marche à chaque fois.

D’ailleurs, moi-même, je me rends demain à un dîner de Thanksgiving et j’attends ce moment avec plaisir. Puis je rentrerai en France, puis j’irai en Italie. Et là, on me refera le coup de la dinde. Et encore une fois je m’y abandonnerai, et, en tendant mon plat pour demander du rab, je dirai : « Merci »…

PS : tout le monde est parti. Tout le monde ? Non, un petit groupe d’irréductibles résiste encore et toujours à l’envahisseur. Aujourd’hui, je me dis : je vais profiter du fait qu’il n’y a personne et que les bureaux du département sont fermés pour aller squatter la photocopieuse [le photocopillage tue le livre, je sais ; mais je précise que le livre que j’ai photocopié est un roman prolétarien – lauréat du prix New Masses de 1935, s’il vous plaît – introuvable en France et impossible à acheter sur Internet. Oui, même sur abebooks]. Discrètement, je monte au quatrième étage. Je sors ma clé. La porte du département s’ouvre avec un grincement hitchcockien. Je m’avance vers la salle où se trouve la photocopieuse. Horreur ! La lumière est allumée. Et, devant la photocopieuse, il y a… un grad student, qui copie diligemment un bouquin.
« Guess I wasn’t the only one to take advantage of Thanksgiving to get my copies done ! »
Est-ce pathétique ? Non, voyons plutôt cela comme un acte subversif, une forme de résistance à la pensée dominante, les premiers signes, peut-être, d’un mouvement plus vaste, où tous les doctorants, partout, dans le monde entier, diraient « non ! » à la grande machine économique qui nous vend les fêtes de fin d’année, et se retrouveraient, par petits groupes, autour de toutes les photocopieuses de tous les labos (enfin, ceux qui en ont) pour jeter ensemble les bases d’une société nouvelle. Bon, d’accord, c’est un peu pathétique aussi.

Wednesday, November 18, 2009

La main de Dieu (ou était-ce celle de Thierry Henry ?)

Je vous préviens, ça va parler football. Ames insensibles s’abstenir. Par football, j’entends le vrai, « celui avec les pieds » pour reprendre la phrase d’un penseur célèbre. Pas le football américain où ils serrent la balle contre leur poitrine comme si c’était un nouveau-né qu’ils devaient protéger des attaques du monde extérieur (si, si, je vous assure que cette interprétation du football américain comme expression d’un instinct maternel réprimé est tout à fait valable, d’un certain point de vue).
Situons le contexte, tout d’abord. Aujourd’hui avait lieu le match retour France-Irlande, pour la qualification pour la coupe du monde 2010. Le match aller avait été gagné 1-0 par l’équipe de France. Pour se qualifier, la France devait donc gagner ou faire jeu égal ; si l’Irlande gagnait, c’était perdu.
A présent, le contexte plus personnel. Un ami français, que nous appelleront ici, pour préserver son anonymat, Marcel (désolé), m’avait dit qu’il allait voir le match à l’Alliance Française de Boston, local huppé dans le quartier de Beacon Hill, où nos chers diplomates, en plus d’organiser de charmantes expositions sur des paysages parisiens (du genre que l’on peut acheter à Montmartre… ou pas), ont la bonté de nous permettre de nous rapprocher de notre chère patrie à travers le sport, qui, comme chacun sait, crée des liens entre les hommes au-delà des frontières et leur permet également d’exprimer sans remords leur nationalisme dans une saine atmosphère de franche camaraderie, de bière et de coups de poing sur la gueule.
Initialement, je ne pensais pas participer à ce joyeux rituel, tout occupée que j’étais à travailler sur…. la Chose. Mais, jugeant au bout de quelques heures que La Chose m’avait suffisamment occupée pour la journée, je me décidai à appeler Marcel pour lui demander si ses intentions étaient inchangées. Elles l’étaient, mais la destination, elle, n’était plus la même. Pour des raisons de droits, TV5 ne retransmettait finalement pas le match (ah, pauvre service public) ; mais, grâce à un site internet sur les immigrants irlandais à Boston (merveilles du multi-culturalisme – ou du communautarisme, selon votre position politique), une amie de Marcel avait dégoté un pub irlandais qui, lui, diffusait la rencontre. Je me préparai donc à me rendre dans les tréfonds de Sommerville pour satisfaire mon envie de foot… et pour échapper à La Chose.
Le métro de Boston étant ce qu’il est, mon trajet fut un peu plus long que prévu. Googlemaps étant ce qu’il est, la distance entre l’arrêt de métro et le pub était plus longue que prévue. Pour faire court, j’arrivai entre les deux mi-temps. Je repérai rapidement le pub, car une dizaine de personnes étaient debout à l’extérieur en train de fumer des cigarettes, et leur accent ne laissait aucun doute sur leur provenance géographique. Je poussai la porte… et me retrouvait dans une obscurité presque totale, peuplée de silhouettes très majoritairement masculines plongées dans des discussions animées, le tout faiblement illuminé par la lueur blafarde des divers écrans disséminés un peu partout dans la pièce. Je cherchai Marcel des yeux, et tentai de m’avancer un peu pour mieux voir. Un bras m’en empêcha.
Ce bras, couvert d’un pull-over bleu pâle, appartenait à une charmante dame d’une soixantaine d’années, aux cheveux impeccablement péroxydés, qui me dit sans me sourire qu’il y avait une « cover charge », un droit d’entrée, de dix dollars. Quelque peu éberluée par cette information, je lui dis que je cherchai un ami, et que je voulais être sûre qu’il fût là avant de m’acquitter de ce droit de passage ; je lui jurai que si je le trouvais, je reviendrai payer mon écot sans faute. Elle me regarda d’un air dubitatif et me laissa finalement partir. Je repérai Marcel dans un coin, lui fit un signe de la main, payai mon dû à la charmante cerbère, et vint m’asseoir à côté de lui. Il m’annonça que la France perdait 1 but à zéro, ce qui, je l’avoue, me remplit d’aise ; je n’ai jamais particulièrement aimé l’équipe de France (ne le dites pas à mon cher Président, ces temps-ci ce genre de déclaration est passible d’expulsion du territoire, et j’ai encore deux trois bouquins à Paris…), et l’idée qu’elle pût être éliminée par l’Irlande – dont les joueurs ont probablement appris il y a peu à taper le ballon avec les pieds et à viser dans la cage de buts et non au-dessus – me plaisait assez.
Marcel partit me chercher quelque chose à boire – car il est galant homme – et j’entamai la discussion avec mon voisin, originaire, comme je l’appris bientôt, de Dublin. Je lui expliquai ma position, qui ne laissât pas de l’étonner. Ca donnait quelque chose comme :
« Oui, je suis française, mais je ne soutiens pas l’équipe de France, parce que tu comprends je ne les aime pas beaucoup. En plus, mon copain est à moitié irlandais, et puis moi je suis à moitié italienne, donc d’habitude je suis pour l’Italie, mais là je vais peut-être quand même soutenir la France parce qu’on n’est que deux et que c’est bien de rétablir un peu l’équilibre. »
Je ne sais pas dans quelle mesure il saisit toute la complexité de mon identité footballistique, mais il me retourna un sympathique sourire. Marcel revint avec ma Ginger ale (car je respecte l’adage qui veut que l’on ne boive pas d’alcool avant le coucher du soleil – ce qui en ce moment ne veut pas dire grand-chose vu que le soleil se couche aux environs de 16h30, donc ça laisse de la marge). La deuxième mi-temps commença. Effectivement, les Irlandais n’étaient pas mauvais. Effectivement, les Français étaient extraordinairement mauvais. Je vous passe les détails techniques (d’autant qu’ils me dépassent moi-même un peu), mais le fait est que l’Irlande jouait mieux. Et l’ambiance autour de nous était phénoménale. Dès que les Irlandais avaient la balle, ce n’étaient qu’applaudissements, cris, encouragements, à chaque occasion Marcel et moi avions peur que le plafond du pub s’écroule sur nos têtes. L’une des rares femmes présentes, en particulier, se donnait à fond ; c’était la première fois de ma vie que j’entendais si souvent prononcer le nom de Jésus dans le contexte d’un match de foot. A croire qu’il était sur le terrain. Petite note culturelle : les Irlandais, du moins ceux qui étaient dans le pub avec nous (et qui étaient pour la plupart de vrais Irlandais, pas des Américains dont les arrières grand-parents étaient irlandais), soutiennent leur équipe, et non des joueurs individuels. Là où nous disons, par exemple : « Vas-y Gourcuff » (que le commentateur prononçait imperturbablement « Djorkouf »), ils disent « Vas-y Irlande, tu peux y arriver, Irlande, renvoie la balle, Irlande » (« Come on Ireland », « You can do it Ireland », « send that ball away, Ireland »). Cette personnalisation extrême de la nation n’a pas laissé de me surprendre, mais ça avait un petit côté charmant, aussi. On imaginait une sorte de géant vert courant sur le terrain, poussé par la force des cris de tout son peuple (oui, c’est beau les clichés, et c’est surtout très pratique quand on écrit ; vous remarquerez que j’ai omis de préciser que le géant vert avait un verre de Guiness à la main).
Quoi qu’il en soit, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Tous les Irlandais autour de nous nous autorisaient quelque peu à soutenir la France, en difficulté sur le terrain et en minorité (Marcel et moi) dans la salle. Les Irlandais eux-mêmes, d’ailleurs, étaient étonnés de la médiocrité des bleus, et, s’ils trouvaient – avec raison – que leur équipe jouait bien, ils admettaient volontiers que celle d’en face était particulièrement mauvaise.
La deuxième mi-temps se passa, le score resta inchangé. Vint le temps des prolongations. Les deux équipes commençaient à fatiguer, Domenech avait l’air encore plus déprimé que d’habitude, Sarkozy (que Marcel, consciencieusement, sifflait à chaque fois qu’il était filmé) se recroquevillait dans son siège (ou, non, peut-être que c’est juste parce qu’il est tout petit), bref, le coq gaulois remballait sa crête et ses plumes.
Et puis, ça :
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(le passage au passé composé est indispensable ; désolée pour la concordance des temps, elle en a vu d’autres)
Au début, dans le pub, personne n’a compris. Il y avait eu une échauffourée près des buts irlandais, mais on ne réussissait pas à savoir qui s’était passé. Puis, on a vu apparaître sur l’écran le visage de Thierry Henry, extatique. Et les drapeaux français se lever partout dans le stade. Et les gens crier. Et on a commencé à comprendre. Et on a regardé autour de nous. Un silence de mort s’est abattu sur le pub. Et là, ils ont montré le ralenti. Et la main. Thierry Henry qui pousse la balle dans les cages. J’ai regardé Marcel, Marcel m’a regardée ; on s’est dit que non, qu’on ne voulait pas mourir assassinés par un groupe d’Irlandais énervés dans un pub du nord de Sommerville. Pour un but sale, non mérité, proprement scandaleux.
Le reste du match s’est déroulé dans une atmosphère de tension insoutenable. Marcel et moi on passait notre temps à dire à nos voisins de table irlandais que c’était un scandale, qu’on avait honte, qu’on était désolés (sans ajouter « me tapez pas m’sieur s’il vous plaît c’est pas ma faute », mais ce n’était pas l’envie qui manquait). On espérait que l’arbitre se rattraperait en donnant un pénalty aux Irlandais, sous n’importe quel prétexte. Mais non.
Score final : 1-1. France qualifiée. Irlande éliminée.
On a commencé à entendre quelques « frogs » fuser déci delà dans le pub, et on s’est dit qu’on n’allait peut-être pas faire de vieux os. J’exagère un tout petit peu, les Irlandais l’ont pris plutôt bien, vu l’ampleur de l’injustice qu’ils venaient de subir. Nous, avec quelques « sorry », on est sorti. En se disant que le foot donne vraiment naissance aux plus grandes injustices du sport.
Au passage, la presse s’en donne à cœur joie sur les jeux de mots : d’après L’Equipe, « la France a son ticket en main » pour la coupe du monde ; pour Le Monde, les bleus ont gagné « sur un hold-up, haut les mains » (sic). Ce match aura au moins eu l’avantage de rendre quelques journalistes heureux.

PS : Pour les mauvaises langues qui oseraient mettre en doute mon objectivité, en mettant en avant, par exemple, le fait que j’étais bien contente quand l’Italie en 2006 a gagné sur un pénalty « un peu » volé, je me permets de souligner que :
- l’Australie ce n’est pas l’Irlande (argument imbattable)
- la raison pour laquelle je soutiens les Italiens même si, de fait, ils ont une petite tendance à, disons, exploiter toutes les potentialités du football, c’est que cette tendance, c’est eux qui l’ont inventée. Et qu’ils continuent à se jeter par terre avec beaucoup plus de grâce et de naturel que les autres.
- il me faudrait un troisième point pour être en parfait accord avec mes principes rédactionnels, mais juste là je fatigue un peu donc je vais plutôt aller me coucher.

Saturday, November 14, 2009

Sandokan

En rapport avec mon dernier message, cette chanson de la résistance italienne que j'adore, qui a pour titre le nom d'un personnage que j'adore et est tirée d'un film d'Ettore Scola ("C'eravamo tanto amati") que... je pense que vous avez compris.
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Thursday, November 12, 2009

De la gérontophilie comme obstacle potentiel à l’engagement politique de la jeunesse

NB : ce petit texte a été écrit dans un état quelque peu second. Veuillez donc excuser les marques excessives de lyrisme qui peuvent s’y être glissées, elles sont imputables à la fièvre.

Hier soir, j’ai dîné avec un Grand Historien Américain. Afin de déjouer les algorithmes machiavéliques de Google, je l’appellerai ici Charles Beard. Je m’étais donc rendue à une conférence de Charles Beard, sur invitation de mon amie Opale, qui a fait sa thèse de doctorat sur cet illustre personnage. L’homme est tout à la fois militant, historien et dramaturge, ce qui lui a souvent valu les foudres et le dédain de l’Université. Mais son livre, que nous ne nommerons pas ici pour les mêmes raisons, a eu davantage de succès que tout ceux desdits historiens réunis.
Charles, sur l’estrade, s’assoit sur une chaise. Mais il ne dit pas qu’il s’assoit sur une chaise parce qu’il est fatigué, ou parce qu’il est vieux, ou parce qu’il a mal aux jambes. Il dit : « Permettez-moi de m’asseoir. Après tout, vous êtes tous assis, je ne vois vraiment pas pourquoi je resterais debout. » Charles a de l’humour. De la verve. Une maîtrise incomparable de la rhétorique. Et des choses à dire, ce qui n’ôte rien à tout le reste. Je pense que vous vous doutez à présent de l’estime que j’ai pour ce grand homme, qui continue imperturbablement à se promener partout en jeans, pull et baskets, et a, quand il vous parle, des gestes de jeune homme, comme lorsqu’il passe la main dans ses cheveux avec un petit regard charmeur.
Je l’admets, j’aime les vieux. Je ne sais s’il s’agit en moi d’une trace de confucianisme que j’aurais involontairement absorbée lors de mes voyages en Chine étant enfant ; ou encore, si c’est une forme de rébellion envers mes parents, ou plutôt envers leur génération, qui a voulu abolir les hiérarchies d’âge comme de classe ou de sexe. Je vous accorde qu’il semble paradoxal de se rebeller contre ses parents en les respectant, mais croyez-moi sur le plan purement logique mon raisonnement est inattaquable. Il est également vrai que toute ma vie, j’ai été entourée de vieux – pardon, de « séniors » ou de « personnes âgées » - assez fantastiques. Ou peut-être est-ce simplement un trait de caractère ; d’autres aiment la musique, la couleur des feuilles mortes un petit matin d’automne, les matches de rugby le samedi après-midi. Je devrais intégrer cette facette de ma personnalité à la manière dont les gens me perçoivent : « Bonjour, je m’appelle A. (pan, dans les dents Google), j’aime le chocolat noir et les vieux. »
La génération qui a vécu la guerre – ceux qui ont survécu, s’entend – a quelque chose à mes yeux de presque irréel, en même temps qu’elle représente, de la manière la plus tangible, l’Histoire elle-même. Ces hommes, ces femmes, ont traversé des épreuves que nous ne pouvons même pas imaginer, et, même lorsqu’ils n’en parlent pas, même lorsqu’ils voudraient les oublier, elles demeurent, gravées dans leurs visages et dans leurs regards. Le visage de Charles est l’histoire américaine. Dans une ride de son front l’on peut voir un jeune homme insouciant lâchant des bombes sur Royan trois semaines avant la fin de la guerre, dans celles qui sourient au coin de ses yeux, l’enseignant qui exhorte ses étudiants Noirs à participer à la lutte pour la conquête de leurs droits ; dans ses mains noueuses l’orateur qui sans cesse monte à la tribune pour dénoncer la guerre, depuis le Vietnam jusqu’à l’Irak. Je sais, je sais, je me laisse aller au romantisme un peu mielleux. Mais je pense qu’il est en partie justifié. Du moins tels sont mes sentiments, et je les exprime ; actuellement on a le droit d’exprimer ses sentiments, il me semble, même s’ils n’ont aucun intérêt (d’aucuns diraient « surtout » s’ils n’ont aucun intérêt) ; après tout chers amis, nul ne vous oblige à me lire (quoique… il est possible que vous ayez reçu un message de ma part vous obligeant à me lire ; si c’est le cas, veuillez oublier la phrase que je viens d’écrire).
On se dit, en voyant ses visages si parlants, que nos luttes sont bien mesquines, que nos vies sont bien bourgeoises, que nos espoirs sont bien timides. Eux avaient des raisons de lutter, eux avaient un ennemi clairement défini. Mais que pouvons-nous faire, nous, dans un monde si complexe, où tout le monde fait semblant d’être du côté des gentils (à part les quelques-uns qui semblent se complaire dans le rôle des méchants), où nous sommes dématérialisés, virtualisés, consumérisés, digitalisés ? « Aye, there’s the rub », comme disait l’autre. Car à trop admirer, on fige, on glace ; eux comme nous. Immobiles dans l’héroïsme et dans la passivité, une passivité rendue confortable par le « nous n’avons pas de lutte à notre hauteur », ou encore « nous ne serons jamais comme eux ». Alors, gérontophiles de tous les pays, unissez-vous ! Si vous ne savez pas pourquoi, tant pis, il y aura toujours un Grand Historien de 87 ans pour vous le rappeler…

Thursday, October 29, 2009

Plaisirs et dangers de l’entre-deux (2)

Etre au four et au moulin, marcher à voile et à vapeur, ménager la chèvre et le chou, être mi-figue mi-raisin, n’être ni chèvre ni chou. Que de richesse dans l’intermédiaire, dans le simultané. On aimerait, souvent, être partout à la fois, avoir le beurre et l’argent du beurre, ne pas avoir à choisir pour mieux profiter de tout ce qui s’offre à nous.
Paris et les Etats-Unis, le travail et les vacances, l’amour et l’indépendance, autant de couples apparemment irréconciliables, pendant quelque temps miraculeusement réunis.
Montréal est pour moi cette terre de l’entre-deux, où l’on peut tour à tour manger un pain au chocolat et savourer un hamburger, regarder des séries en version originale et se tapir dans un cinéma pour voir un film français indépendant, où les gens sont ouverts sans être mielleux, réservés sans être froids, où l’on peut se promener en doudoune et en bottes fourrées tout en admirant le design des boutiques de vêtements. Où l’on navigue sans cesse entre le français du 17ème siècle (« vous prendrez un breuvage avec ça ? ») et des structures calquées sur l’anglais, que l’on ne reconnaît pas toujours à première écoute : « Tu restes où ? » « Vous regardez pour quelque chose ? » « T’as fullé l’char ? »
Reste que cette ville a comme un petit goût d’irréel, de parenthèse enchantée qui se refermera bien vite. Il faudra alors retrouver le travail à plein temps, les « Hi how are you doing » dégoulinants de bons sentiments, puis les « C’est pour quoi ? » âpres à l’oreille assortis de regards en coin. Mais, me direz-vous, pourquoi n’y point rester toujours, si ce royaume de l’intermédiaire vous attire tant ? Je vous répondrai, au-delà des considérations bassement matérielles sur certaines légères obligations que j’ai envers d’autres pays et d’autres gens, et sur les rigueurs de l’hiver montréalais que je ne suis pas sûre d’être prête à endurer, que je préfère en rester là ; je craindrais, si je devais m’y installer, de perdre cette magie de l’entre-deux pour ne plus voir en Montréal qu’un lieu de vie, un lieu de travail, privé de son aura, de la qualité presque imaginaire qu’elle revêt pour moi aujourd’hui. D’aucuns rêvent de plages de sables blanc, d’autres d’aventures dans la jungle. Moi, modeste ou couarde, selon les interprétations, je rêve du ni l’un ni l’autre, de pouvoir un instant reposer mes pattes fatiguées sur cette branche fragile, mais je ne veux pas peser sur elle de tout mon poids, de peur qu’elle ne se brise. Le patinage sur un lac gelé est excitant parce qu’il est éphémère, et l’on se hâte de s’en aller avant que la glace ne se brise.

Thursday, October 22, 2009

L'hiver en avant-première

Je m’excuse pour ma longue absence, mais, comme disent les gens qui ont un vrai travail, « j’étais sur un autre projet ». Et, non, ce n’est pas celui auquel vous pensez.

Jean Baudrillard a défini les Etats-Unis comme la patrie du simulacre. Sans prétendre me comparer à cet illustre penseur, j’ai pu constater la semaine dernière toute la vérité de cette affirmation. Vous avez sans doute entendu parler de ce mystérieux phénomène appelé « été indien ». C’est une saison qui n’existe que dans le Nord de l’Amérique. Et je me souviens, je me souviens très bien de ce que je t'ai dit ce matin-là, il y a un an, y a un siècle, y a une éternité.

Joe Dassin sors de ce corps!!!

Je n’ai aucune intention de vous parler de l’été indien, car à mon avis c’est une vaste fumisterie.

En revanche, il s’est passé quelque chose de très étrange le weekend dernier. Vous n’êtes pas sans savoir que la saison théoriquement associée au mois d’octobre est l’automne. L’automne, ses feuilles mordorées, ses soudaines averses, ses citrouilles ; oui, car ici, les citrouilles fleurissent dès la fin du mois de septembre, partout, dans les magasins, sur les paliers, sur les cookies et les doughnuts. Or, la semaine dernière, dimanche précisément, c’était l’hiver. La température tournait autour de zéro degrés, et, alors que je paressais sur ma terrasse en fumant une cigarette, quelle ne fut pas ma surprise lorsque je me rendis compte que ce qui tombait n’était pas de la pluie, mais bel et bien de la neige. Je crus tout d’abord que la malédiction bostonienne, qui veut que quand je me rends dans cette charmante ville, elle se transforme instantanément en pôle nord, m’avait rattrapée. Que nenni ! Deux jours plus tard le soleil était de retour, et avec lui quinze à vingt degrés supplémentaires.

Que s’est-il passé alors ? Il n’y a qu’une conclusion possible. L’hiver nous a offert une avant-première. O terre extraordinaire où la nature elle-même se conforme aux lois du box-office ! O pays sublime où les saisons se déclinent en spots publicitaires : « pour vous, aujourd’hui, en exclusivité mondiale (je ne compte pas le Canada, ils sont hors compétition), j’ai le plaisir de vous présenter…. L’hiver ! L’hiver trop souvent pâtit de sa mauvaise réputation. Mais songez au doux parfum du feu de bois, au chocolat chaud siroté devant la télévision tandis que la tempête fait rage au-dehors. L’hiver est la saison idéale pour passer du temps en famille ; profitez de la nuit qui tombe tôt pour rattraper les heures de sommeil perdues pendant les longues journées d’été. Rachetez-vous une couette. »

Et ne me dites pas que c’est la faute du réchauffement climatique. C’est la nature qui se plie aux lois du marché.

Wednesday, October 14, 2009

Plaisirs et dangers de l’entre-deux

Se promener dans Boston à cette époque de l’année est une expérience des plus plaisantes. Il fait beau, la plupart du temps, et l’automne peint avec abandon le feuillage des arbres ; sans vouloir dénigrer ma ville natale, l’automne à Paris n’a rien de comparable. Tout d’abord, parce que Paris n’a pas d’érables, et que les feuilles d’érable, à partir du mois d’octobre, prennent une couleur rouge sombre que les platanes et les châtaigniers ne peuvent égaler. Ensuite, parce qu’ici le camaïeu d’oranges, de rouges et de jaunes se marie délicieusement avec les bâtiments en brique qui bordent une grande partie des rues de la ville.

C’est cette charmante saison que les législateurs américains ont choisie pour se lancer enfin dans la mise en place d’une loi sur l’assurance maladie. Le débat dure depuis des mois, mais ce n’est qu’hier que la commission des finances du Sénat a rendu sa proposition, qui doit à présent être discutée, en même temps que celle de la Chambre, pour aboutir enfin – avant la fin de l’année, dit-on – à un compromis qui rassemblerait une majorité.

Les promeneurs sont amusants à observer. Voyez-vous, la température n’est pas encore frigorifique, mais elle varie énormément entre les différents moments de la journée, et selon que l’on est à l’ombre ou au soleil. Pour ne pas mentionner le fait que, de toute manière, certains habitants de ces glaciales contrées sont totalement insensibles au froid, et sont par conséquent parfaitement capables de se promener en jupe, sans collants, au cœur de l’hiver. Le résultat de ces divers facteurs est une incertitude palpable sur la manière de s’habiller. Certains portent déjà des bottes fourrées, des bonnets et des gants, d’autres se promènent, bras nus, en tongs. Certains ont sorti les doudounes, ces sortes de bouées d’hiver que les gens portent ici (mais j’ai appris que sous certaines latitudes, hélas, l’élégance doit parfois céder devant la survie), d’autres arborent encore des vestes en cuir légères. Ce tourbillon est assez étonnant pour l’observateur peu averti, qui pourrait se croire perdu au milieu de fous, ou encore dans une contrée étrange où l’hiver et l’été peuvent alterner au cours de la même journée.

La proposition de la commission des finances du Sénat est une proposition a minima. Elle ne comprend pas d’option publique, et limite fortement les dépenses qui seraient consenties à la réforme. La commission est néanmoins très fière d’avoir réussi à obtenir le vote d’une sénatrice républicaine, Olympia Snowe. Les démocrates plus progressistes, eux, avec à leur tête la présidente de la Chambre Nancy Pelosi, sont atterrés par cette proposition de loi, et entendent bien faire voter celle de la Chambre, qui prévoit une solide option publique, seule manière selon eux de faire concurrence aux compagnies d’assurances, et d’éviter qu’elles augmentent trop leurs prix.

Mais, malgré la brillance du soleil, malgré l’éclat du ciel bleu, on sent bien que le souffle glacé de l’hiver approche. Que bientôt on ne se promènera plus nonchalamment dans les rues de la ville, que l’on n’aura plus le loisir de discuter avec ses voisins sur le pas de la porte, car tout sera soumis à un seul impératif : trouver un endroit chaud. On se réfugiera dans les cafés, dans les métros, dans les bureaux, dans les maisons pour échapper au vent qui nous écorchera les joues, à la neige qui fouettera notre front. Au moins, les choses seront claires. Car le piège de cet entre-deux où nous vivons encore, c’est que le soleil de l’après-midi nous fait enlever notre écharpe, et que sans prévenir, l’ombre de la nuit nous prend à la gorge.

Il est temps de prendre une décision. De se demander si un ou deux votes républicains valent la colère de toute l’aile gauche du parti démocrate. De se demander à quoi doit ressembler ce parti démocrate, et s’il n’est pas temps de dire aux démocrates conservateurs qu’ils ont une discipline de parti à respecter, et que parfois cela veut dire voter, sinon contre, du moins pas tout à fait pour ses convictions. L’entre-deux a du bon, quand on débat. Mais quand on vote, on prend parti.

Tuesday, October 6, 2009

C'est le morceau de sucre...



Vous souvient-il de cette charmante chanson serinée par Mary Poppins en diverses langues dans votre enfance aujourd’hui lointaine ? Le fameux morceau de sucre. J’ai l’honneur de vous annoncer que j’habite actuellement au pays du morceau de sucre. Rassurez-vous, je ne vais pas à nouveau me lancer dans une savante discussion des mérites du doughnut (même si, il y aurait encore trop de choses à dire). Je passe au niveau supérieur de l’étude culturelle. Veuillez s’il vous plaît prêter attention aux phrases ci-dessous (que voulez-vous, je n’enseigne pas cette année, il faut bien que ma vocation professorale trouve à s’exprimer quelque part) :

- Tu es à BU pour le semestre ? Sucré !

- Cette fille est tellement sucrée.

- Oh, regarde, un bébé qui suce son pouce ! Trop sucré !

- Dis moi les choses directement. Pas besoin de les enrober de sucre.

Mais, me direz-vous, en lecteurs habitués à mon respect inné pour la langue française, ces phrases n’ont aucun sens ! Dans la première, il faudrait dire « génial » ou, pour refléter l’évolution déplorable de notre idiome (cf Finkielkraut), « cool », dans la deuxième, « gentille », dans la troisième, « mignon » et dans la quatrième, bon, dans la quatrième on ne sait pas trop.

Certes, mes amis, mais voyez-vous, aux Etats-Unis, toutes ces phrases se terminent par un seul et même mot : « sweet » (et la dernière par « sugarcoated »). Ici, tout est sucré. Le français répugne à employer ce terme au sens figuré ; on lui préfèrera « doux », comme dans « Douce France », qui évoque à la fois la saveur et la texture, et s’éloigne ainsi de la ville matérialité du sucre cristal. Le Français n’aime pas la vile matérialité. Outre le fait qu’une telle différence pose d’immenses problèmes aux traducteurs, elle reflète l’attachement profond des Etats-Unis au glucose, et la connotation largement positive qui lui est attachée, malgré la tendance contemporaine à rendre le sucre responsable de tous les maux (diabète, obésité… du coup, on mange quand même des frites, mais avec un coca light). En américain, un film niais ne sera pas « sweet » mais « cheesy » (expression étonnante si l’on pense à la sagesse accumulée d’un camembert oublié au fond du frigo) ; une personne obséquieuse ne sera pas qualifiée de « mielleuse » ; au mieux pourra-t-on parler d’un « saccharine smile » pour un sourire mielleux, mais l’expression n’est guère fréquente.

Le sucre est omniprésent, dans la nourriture, dans les mots, dans les actes de tous, comme si le sucre sauvait tout, comme s’il permettait de tout faire passer. Des millions d’Américains n’ont pas d’assurance maladie ? Il a été démontré que dans certains cas l’effet placebo d’une pastille de sucre est plus grand que celui du médicament lui-même. L’économie va mal ? Les doughnuts restent peu chers. Le pays est engagé dans deux guerres dont on ne voit pas la fin ? Le nouveau Disney va bientôt sortir.

Ici, tout est plus sucré. Les cookies, les muffins, le chocolat chaud, qui n’est pas fait à base de poudre mais avec une sorte de sirop qui n’a de chocolat que le nom. La vendeuse vous appelle « honey », votre voisin « sweetie », tout autour de vous, tout n’est que saccharose vendue à la louche.

Et pourtant. Pourtant. Pour l’Européenne cynique et blasée, malgré tout, ce goût sucré vaguement écœurant a quelque chose de reposant, de réconfortant même. Si les Etats-Unis sont sucrés, la France est souvent amère. Et malgré tout cela fait du bien, parfois, d’être accueillie dans un magasin par un « Hi honey how are you today » plutôt que par un revêche : « Ce sera quoi ? »

Monday, September 28, 2009

Ils courent ils courent…


A la fin du 19ème siècle, Gustave Le Bon, dans sa Psychologie des Foules, analysait le comportement des foules comme distinct de celui des individus. Selon lui (et les nombreux psychologues et sociologues qui se sont inspirés de ses travaux), la psychologie des foules n’est pas réductible à la somme des psychologies individuelles qui la composent. Ce qui, aujourd’hui, est un lieu commun, mais qui à l’époque, croyez-moi, avait un petit quelque chose de révolutionnaire, et d’effrayant, car l’ami Gustave attribuait aux foules des caractéristiques plus volontiers négatives que positives, l’individu selon lui oubliant dans la foule sa propre identité et par conséquent ses inhibitions. Je ne crois pas trop à ce genre de théorie. C’est un peu comme si moi, doctorante sérieuse, jeune intellectuelle de la République, j’allais tout à coup me mettre des pancartes autour du cou et taper dans un bidon tout cela parce que je participe à une manifestation. Impensable, vous dis-je.

Quoiqu’il en soit, ce brave Gustave (pourquoi ce type de prénom semble tout nu s’il est tout seul ? On éprouve un besoin irrésistible de l’entourer, de l’accompagner de noms, d’adjectifs, un peu comme l’on tente de cacher un grand nez avec un chapeau ou du maquillage – parce qu’il faut bien dire ce qui est, Gustave, c’est laid). Je perds le fil de mes propres digressions. L’estimable Gustave, donc, a décrit avec brio (le premier qui me demande qui est brio je le frappe avec la trilogie de Dos Passos – voyez comment ma thèse fait subtilement surface dans les espaces interstitiels de mon journal ? petite coquine). Je pense que je ne m’en sortirai jamais. Je vais donc commencer un nouveau paragraphe, afin de rassembler mes pensées éparses telles des pépites de chocolats dans un gigantesque cookie.

Ainsi, l’ineffable Gustave (vous aimez, « ineffable ? » moi, j’adore), bon cette fois je continue, le jovial Gustave concevait les individus en masse comme perdant certaines de leurs caractéristiques d’individus. Mais est-il possible que des individus se comportent comme une foule alors même qu’ils ne sont pas physiquement rassemblés ? Mais bien sûr, il n’est que de voir les sondages, qui vous composent des foules sur commande, ou l’Internet, qui crée des mouvements de foule d’un bout à l’autre de la planète entre des gens qui ne se sont jamais rencontrés.

Mais restons dans le monde réel, ou du moins physique (car après tout, de nos jours, qui peut dire ce qui est réel et ce qui ne l’est pas). L’autre jour, étant d’humeur sportive (le premier qui ricane, je l’assomme avec…), j’ai décidé de me rendre de BU au MIT à pied (je ne circule qu’entre des universités, c’est une question de principe). Il faisait assez beau, le jour commençait à décliner, et mon ordinateur ne pesait pas (encore) trop lourd sur mes épaules. J’ai donc commencé à marcher d’un bon pas (il faut une bonne demi-heure pour aller de l’un à l’autre) ; j’ai longé Commonwealth Avenue (qui a un petit côté Chang’an Jie, en moins large tout de même), puis j’ai traversé le pont-dont-j’oublie-toujours-le-nom, pour ensuite longer la Charles jusqu’au MIT. Ah, quelle délicieuse promenade. A ma droite, la rivière mordorée jouant avec le soleil couchant (à ma gauche une grosse quatre voies mais ça on va éviter de s’apesantir dessus), quelques avirons fendant allègrement l’eau et éclaboussant les petits canards qui barbotaient avec ardeur (oui, on peut barboter avec ardeur ; ça vous dérange ? Si ça vous dérange, je vous assomme avec…) ; de l’autre côté de la rivière, la skyline de Boston, qui représente si bien la ville, par la rencontre des maisons de briques et des gratte-ciels de verre, la poésie de son histoire alliée au dynamisme de son présent (ce blog vous est présenté par l’office de tourisme de Boston ; so you can call Beantown Beentown… si vous comprenez le jeu de mots, vous gagnez une casquette des Red Sox).

Et moi, au milieu de toute cette splendeur… tétanisée ! Parce que figurez-vous que je suis la SEULE à marcher. Derrière moi, devant moi, autour de moi fusent les joggeurs. Ils sont partout, leur ipod attaché à leur bras comme une poche de sang, rivé à leurs oreilles, leur T-shirt trempé de sueur, le rythme de leur foulées sur le macadam, j’ai l’impression d’être au cœur d’un organisme inconnu, mi-humain, mi-robot. Ils ont tous des T-shirts d’universités, de compagnies, sont tous labellisés, catégorisés, ils sont blancs, noirs, asiatiques, jeunes, vieux, maigres, gros, épuisés par l’effort, frais comme des gardons, seuls, en couple, entre amis. Ils sont tous différents et pourtant si similaires, et moi au milieu je suis seule, toute seule à regarder les canards, à ne pas avoir les joues toutes rouges, à lever les yeux vers le ciel pour capturer un peu de son coucher, alors que tout rose il disparaît à l’horizon. Ce sont des individus, pourtant ainsi ils perdent toute caractéristique individuelle. Je ne doute pas du fait que la majorité d’entre eux courent pour le plaisir, pourtant ils ont l’air de tant souffrir. J’en ai vu tellement déjà, dans le South End, à BU, à Cambridge, l’été, l’hiver, sous la pluie, la neige, imposer ainsi à leur corps cette routine peut-être admirable mais que je ne peux m’empêcher de trouver disgracieuse au possible. Et surtout, ce qui me fascine, dans cette terre de l’individualisme forcené, c’est cette capacité à se lancer dans n’importe quoi parce que c’est la mode, parce que c’est comme ça, parce que tout le monde le fait. Et ensuite à refuser une option publique d’assurance maladie… Oui, je sais, ça n’a aucun rapport. Désolée.

Ils courent, ils courent. Et bien évidemment, je me sens coupable de ne pas courir avec eux, de ne pas sentir mon corps ainsi se fatiguer dans l’air frais du crépuscule. Bien sûr si quelqu’un me demandait d’aller courir avec lui/elle, peut-être accepterais-je. Ne sommes-nous pas des bêtes d’habitude ? Cette course qui ne mène nulle part, après tout, est peut-être le plus beau symbole de l’existence humaine. Nous passons à côté de bien des choses, les yeux rivés vers ce qui se trouve devant nous et que nous ne voyons pas, brûlant d’atteindre ce but inconnu et lointain. Et lorsqu’enfin nous arrivons, nous n’avons pas même la force de nous réjouir. Nous nous jetons sur un lit, le corps et le cœur chaque fois un peu plus faibles.  (ça pourrait aussi symboliser autre chose, cette quête si longue pour un but peut-être dérisoire, qui n’apportera rien de définitif. Mais, chuuuttt…)

Thursday, September 24, 2009

Le monde entier est un théâtre

Pour certains, le mois de septembre représente le retour en cours, ou bien la rentrée parlementaire, ou bien encore un nouveau poste, un nouveau bureau. Balivernes que tout cela. Le mois de septembre, aux Etats-Unis, représente une seule chose : les season premières. Derrière ce mot si joliment érudit se cache un moment d’unité nationale à nul autre pareil. Qu’est ce que donc qu’une season première ? C’est le premier épisode de la nouvelle saison d’une série télévisée (ou d’un talk show). Le dernier étant, pour votre gouverne, le season finale. Pourquoi employer des mots étrangers pour désigner ce phénomène radicalement américain ? Vous me voyez incapable de répondre à cette question. Mais je me plais à imaginer un ex-graduate student devenu business executive (pour parler en bon français) et se disant : « comment créer un phénomène social ? En lui donnant un nom. Comment faire en sorte que ce nom soit original ? En prenant des mots étrangers mais pas trop, et en les américanisant mais pas trop. » Souvenirs de ses cours de français ? D’un mémoire de maîtrise sur « la première rencontre » chez Stendhal et Flaubert ? Nous ne le saurons sans doute jamais.

Mais j’entends déjà les soupirs résignés de mon public. Les premiers épisodes des nouvelles saisons ? So what ? So quelque chose, mes amis. Dans ce pays ou il est impossible de trouver un journal télévisé qui soit à peu près intéressant (me croirez-vous si je vous dis que le journal local de Fox est sponsorisé par… McDo ? Non ? Vous avez tort), où de toute manière tout ce qui ressemble à de l’information est enrobé de fiction (voir les spots pour « Live from the Battle Front », la série de reportages d’Afghanistan réalisés par Anderson Cooper, qui auraient pu servir de bande annonce pour un film de guerre hollywoodien), les séries sont ce qu’il y a de plus authentique (art du paradoxe, oui oui, simulacre et tout le tremblement). Et elles sont BIEN. Ne nous voilons pas la face. Elles sont très bien. N’en déplaise aux fans de Plus belle la vie, aucune série française n’arrivera jamais au petit doigt de pied d’une série américaine. Et pourquoi ? Parce que les Américains aiment raconter, là où les Français aiment penser. (C’est le quart d’heure « stéréotypes culturels ») Les Américains racontent, ils se racontent, ils se la racontent, bref, ils vivent de récits. Ils racontent de merveilleuses histoires sur leur propre fondation, pendant longtemps ils ont raconté de merveilleuses histoires sur la manière dont ils avaient traité les Indiens et les Noirs et pleins d’autres dans leur terre de liberté, de promesse et d’égalité, récemment ils ont raconté de merveilleuses histoires sur l’Irak, sur les armes de destruction massive. Et souvent, leurs histoires, on y croit, parce qu’elles sont si bien racontées. Les Etats-Unis sauvent le monde, les Etats-Unis sont le seul espoir de l’humanité. Beaucoup y ont cru. Certains en sont revenus. D’autres en sont revenus aussi, mais continuent à manger des doughnuts (intertextualité).

Dans les séries aussi, ils racontent. Mais là, au moins, c’est le but. Et oui, me direz-vous, certaines d’entre elles sont très conservatrices, mais d’autres sont plutôt progressistes, et oui c’est une manière de vivre par procuration, mais les romans c’est quoi ? Et non on ne peut pas comparer des séries télévisés aux chef-d’œuvres de la littérature, mais quand même c’est bien agréable pour passer une soirée, et c’est très addictif aussi. Il y en a pour tous les goûts : longues (trois quart d’heure), courtes (vingt minutes), hospitalières (Grey’s Anatomy, House, Scrubs), policières (Law and Order, NCIS, Criminal Minds), familiales (Desperate Housewives, Weeds), comico-intello (Arrested Development, Big Bang Theory)….

Je vous propose à présent un petit exercice. Saurez-vous reconnaître la série dont cet extrait est tiré ?

Le lieu : un restaurant branché dans une grande ville américaine

Les personnages : quatres femmes, entre 25 et 40 ans

L’heure : l’heure du dîner

 

Attablées autour d’une bouteille de vin rouge et de petits apéritifs (tartare de ton, crab cake, fromage de chèvre…), elles discutent. Appelons-les A, B, C et D.

B. demande à A. :

- Alors, ta semaine s’est bien passée ?

- Ne m’en parle pas. Ah, au fait, c’est fini avec Bob.

Les trois autres prennent un air désolé. A. reprend :

-       Non, non mais de toute manière je ne le sentais pas. Vous vous souvenez déjà la semaine dernière je vous avais dit que ce mec n’était pas net.

C. ose enfin poser la question :

- Mais qu’est-ce qui s’est passé ?

A. ouvre grand ses yeux bleus, secoue un peu ses longs cheveux noirs et dit :

- Il s’est avéré qu’il sortait avec une autre fille.

Au moment où elle dit ça, le serveur arrive avec la bouteille de vin, et ne peut réprimer un sourire. A. ne le prend pas mal :

-       Et oui, c’est ma vie. Resservez-moi, je le mérite.

Les quatre filles trinquent, aux hommes qui sont des salauds, aux filles qui méritent toujours mieux. A. continue :

-       Du coup je suis sortie avec un autre mec l’autre soir.

Les trois autres :

-       Raconte…

-       Fiasco total. Il habite juste à côté d’ici, il m’invite à boire un verre dans un bar où il va tout le temps. J’arrive. Bon, déjà il est avec un ami à lui, ce à quoi je ne m’attendais pas vraiment. On commence à discuter, et tout d’un coup arrive une superbe minette de vingt ans qui se met à lui parler de très près. Il s’excuse auprès de moi et me dit qu’il doit aller aux toilettes. Le copain est parti. Je me retrouve seule comme une idiote au bard à regarder dans le blanc des yeux la bouteille de whisky décorativement posée sur le comptoir. Le type revient, on sort, et là je lui demande qui c’est la fille. Il me dit que c’est juste une amie. Je dis ok. Il me dit qu’il n’aime pas le ton sur lequel je lui ai dit ok. Et que d’ailleurs il n’a pas très envie d’aller dîner avec moi finalement. Et il me plante sur le trottoir.

-       Ooooh.

Les trois en cœur. Re-vin, re-les hommes sont des salauds, re-les filles méritent toujours mieux. A l’autre bout de la table (c’est une grande table qu’on partage, c’est comme ça dans les restaus branchés), une femme, deux hommes et un enfant (pourquoi pas) qui n’ont rien perdu des déboires de A. et meurent d’envie d’entrer dans la conversation. Elle leur en offre l’opportunité en disant :

-       Du coup je vais me planifier un petit voyage à Napa Valley ce printemps avec une copine pour oublier tout ça.

La voisine, une blonde d’une petite quarantaine d’année, l’air très BCBG, s’exclame :

-       On en vient ! On y va tous les ans c’est formidable. Si vous voulez des conseils sur les dégustations, je peux vous en donner.

C. enchaîne :

- Je me suis toujours demandée comment font les gens qui vont là-bas. Il faut forcément avoir une voiture pour pouvoir faire la tournée des vignobles, en même temps au bout d’un moment on n’est plus vraiment en état de conduire.

La voisine répond tout à fait naturellement :

-       Nous on avait pris un chauffeur, comme ça c’est beaucoup plus simple.

A.   demande :

-       Mais je croyais qu’on n’avalait pas.

Le mari de la voisine saute sur l’occasion :

-       Bien sûr qu’on avale. Il faut toujours avaler.

Eclat de rire généralisé, entrecoupé de « quand même, il y a un enfant ». La voisine n’a pas tout compris :

-       Avaler quoi ?

Re-éclat de rire général. On en revient à la dégustation. Des noms de vignobles s’échangent, le carpaccio de thon se termine. Le serveur ressert A., et par la même occasion les autres. Avant de partir, elles saluent leurs voisins de table. Et s’en retournent chez elles, un peu zigzagantes. A. a le moral remonté, les autres sont heureuses d’avoir passé une bonne soirée.

 

Alors ? Alors ?

Je vous donne un petit indice. Elles habitent toutes dans le même immeuble. Elles ont toutes fait des études supérieures.

Et oui, c’était la season première des South End Smart Bitches (et non, je ne suis pas A.). 

Saturday, September 19, 2009

De l’importance du doughnut dans la formation du dispositif culturel américain


De manière générale, les écrivains se fondent, à des degrés divers, sur leur expérience personnelle pour écrire. Vous me voyez alors aux prises avec un dilemme que je n’oserais qualifier de cornélien. En effet, j’essaye, à travers mes modestes écrits, de vous distraire, de vous émouvoir, de vous instruire (si je voulais vraiment faire mon intéressante, j’écrirais directement placere, movere, docere, mais ma modestie innée m’empêche de faire ainsi étalage de mon érudition), et ce en évitant autant que possible de vous parler de « l’éléphant dans la pièce », comme on dit ici, à savoir ma THESE. Qui par ailleurs pourrait au mieux remplir l’un de ces objectifs (à vous de deviner lequel). Je me trouve donc dans l’obligation de trouver des sujets alternatifs, ce qui se révèle parfois fort ardu, dans la mesure où mon humble existence se déploie entre les murs de mon appartement et ceux de diverses universités, où j’erre telle une âme en peine à la recherche d’illuminations successives me permettant éventuellement de remplir les trous béants de mon plan détaillé.
Comme les « cultural studies » sont fort à la mode, je vais donc m’atteler à la difficile tâche de vous donner un aperçu de l’importance du doughnut (également épelé, dans cette terre où l’orthographe est à la langue ce que le gouvernement est à la politique – on en a parfois besoin mais on aimerait pouvoir s’en passer - donut) dans la culture et l’imaginaire américains. Pour le commun des mortels, le doughnut est la pâtisserie dans son plus simple appareil : de la pâte frite saupoudrée de sucre, dans laquelle on creuse un trou pour lui donner sa forme si caractéristique. Ici cependant, elle peut prendre les formes les plus diverses : le doughnut peut être fourré à la confiture, à la crème pâtissière, glacé, roulé dans la cannelle, saupoudré de petits confettis de sucre multicolores, tartiné de « chocolat » (croyez-moi, les guillemets sont indispensables). Actuellement on trouve même des doughnuts tubulaires, ou encore des petits doughnuts ronds, qui correspondent au trou dans la pâte du doughnut original.
Mais que signifie le doughnut ? Le doughnut, c’est notre vie à tous. Sa forme circulaire représente la routine, le cercle infini de la vie, la fécondité, alors que le trou que l’on creuse en son centre est un espace de possibilités, d’initiatives, et peut également avoir une signification plus coquine pour ceux qui ont l’esprit mal tourné. Le doughnut, c’est l’offrande, le pain que l’on sacrifie aux dieux, que l’on frit pour leur montrer que l’on est riche, puis que l’on sucre pour manifester toute la douceur de notre âme, douceur que l’on aimerait communiquer au monde qui nous entoure, et qui est parfois si cruel. C’est aussi un symbole d’union dans la diversité, de par les multiples formes et couleurs qu’on peut lui donner. Un manuscrit non publié de Lincoln montre que, dans une version préparatoire du célèbre discours de Gettysburgh, le président américain aurait mentionné le doughnut comme symbole de la nécessaire réconciliation du nord et du sud.
Objet de culte, le doughnut est également vecteur de lien social. En effet, les deux principaux vendeurs de doughnuts sont Dunkin’ Donuts et Krispy Kreme. Ces établissements sont souvent situés dans les stations de métro, dans les gares, dans les aéroports, là où les gens se rencontrent, ou bien dans des ruelles sombres où l’on n’espèrerait jamais trouver quelque chose à se mettre sous la dent. Les Dunkin’ Donuts en particulier sont des espaces populaires, souvent peuplés de gens au portefeuille mal garni, qui se rassasient grâce à la formule économique « deux doughnuts et un café » (le café et le thé de chez Dunkin’ mériteraient un essai à part). Mais on y trouve aussi des businessmen en costard, qui arborent toujours un air un peu coupable, mais ne peuvent s’empêcher de s’adonner à ce plaisir, et mordent dans leur doughnut en faisant attention de ne pas mettre de sucre sur leur cravate.
Le doughnut est devenu un outil scientifique incomparable. En sociologie par exemple, on parle du « syndrome du doughnut » pour évoquer la migration des populations urbaines vers la banlieue, et le délaissement des centres villes qui en découle. Le doughnut pourrait également être utilisé en littérature, pour signifier la recherche de la forme parfaite, impossible à atteindre, toujours trouée en son centre ; en psychanalyse, le trou étant la manifestation de l’inconscient, de ce paradoxe inhérent à l’esprit humain qui fait qu’il ne peut voir le vide menaçant qui l’habite.
Il faudrait ensuite pousser plus loin l’analyse, la classification, en essayant d’effectuer des études comparatives entre, par exemple, l’orientation politique des individus et leurs préférences en matière de doughnuts. Peut-être découvrirait-on alors que les gens de droite préfèrent le doughnut classique, alors que ceux de gauche ont tendance à y ajouter toutes sortes d’accessoires pour le rendre différent. Ou, au contraire, peut-être que les gens de droite, désirant montrer leur esprit d'initiative, et leur richesse, créeraient des doughnuts aux multiples goûts et couleurs, "chacun d'entre vous est unique, chaque doughnut est unique" là où les gens de gauche préfèreraient le doughnut le plus pauvre, le plus simple, plutôt que celui qui étale ainsi sa richesse de manière insolente, et inscriraient dans la constitution le "droit au doughnut" pour tous. 
Ainsi, le doughnut est au cœur de la culture américaine, de la manière dont les gens se perçoivent, et perçoivent leur pays. Les Etats-Unis eux-mêmes ont dans l’esprit de certains la forme d’un doughnut, le Midwest étant ce coeur des ténèbres dans lequel on n’ose s’aventurer de peur de tomber dans un précipice d’inculture et de fanatisme.
Dites-moi quel est votre doughnut et je vous dirai qui vous êtes.  Et ne me dites pas que les doughnuts sont une création du Malin, qu’ils puent l’huile de friture et sont mauvais pour à peu près tout ce que le corps humain compte d’organes. Je vous répondrais : certes, mais on y revient toujours. On les trouve immondes, et pourtant, avant même de s’en rendre compte, on plonge ses dents dans leur pâte si douce, on sent le sucre courir dans nos veines, nos artères se rétrécir, notre souffle se raccourcir.
Le doughnut est une expérience. Chaque morceau nous rappelle que nous sommes mortels, tout en étant le témoignage (presque) vivant du génie de l’esprit humain.



NB : Le doughnut tient également une place capitale dans l’histoire américaine. Il n’est que de songer au célèbre discours de J.F. Kennedy à Berlin le 26 juin 1963, lors duquel le président américain prononça cette phrase gravée dans toutes les mémoires : « Je suis un doughnut ». En version originale : « Ich bin ein Berliner ! » Un « Berliner » en effet est, en allemand, un beignet. Si l’on effectue une équivalence culturelle, processus fréquent en traduction (par exemple lorsqu’on préfèrera traduire « you’re welcome » par « je vous en prie » plutôt que par « bienvenue ! », n’en déplaise à nos amis québécois. Voir F. Grellet, Initiation à la version anglaise. Paris : Hachette, 1993, p.128)



Sources
(à cette adresse, vous pouvez créer votre propre doughnut. Essayez, c’est rigolo !)