Tuesday, January 12, 2010

Un palmier en hiver


Ne vous effarouchez point, mes chers, de ce nouveau message. Non, je ne suis pas repartie en catimini (expression dont l’une des origines, vous serez ravis de l’apprendre, est le mot grec καταμεινα, qui signifie menstruations – les femmes ayant pour habitude, semble-t-il, de les cacher) pour la « cité sur la colline » (j’ai entendu récemment une communication sur John Winthrop, vous me pardonnerez donc cette référence savante). Mais j’ai décidé qu’après tout il serait réducteur, voire de mauvais goût, de réserver le qualificatif de « pays des merveilles » aux Etats-Unis. Car, je n’ai pas peur de le dire, le pays des merveilles n’est pas identifiable sur un planisphère ; il est dans nos cœurs et dans nos esprits, et chaque coin du globe peut se transformer, à travers le regard clair de nos yeux étonnés, en un lieu d’émerveillement perpétuel, où les papillons ont des ailes en pain beurré et les lapins des montres de gousset.

Après ce petit exercice de « positive thinking » (dont Barbara Ehrenreich dénonce les ravages dans son dernier livre, Bright Sided; How the Relentless Promotion of Positive Thinking Has Undermined America), laissez-moi vous expliquer ce que j’entends par là : que je me réserve la possibilité d’écrire quand je veux, où je veux, sur ce que je veux, pour votre plus grand bonheur, c’est entendu. Je vous régalerai donc, si le cœur vous en dit, des petites et des grandes incongruités de la vie quotidienne, à Paris, en province où à l’étranger, là où mes valises et les progrès des transports collectifs me mèneront. Ne croyez pas que ces récits seront ennuyeux à mourir. Sachez, à titre d’exemple, que depuis la dernière fois que j’ai eu l’honneur de m’adresser à vous, il m’est arrivé nombre d’aventures :

- Je suis restée coincée onze heures dans une voiture à regarder les flocons jouer avec des essuie-glace, avec pour seul lien vers le monde extérieur la voix mélodieuse des présentateurs d’Autoroute FM.
- J’ai passé deux jours entiers à éplucher des cardons, épépiner des grenades, bouillir de la viande, décortiquer du chapon, peler des patates (vous noterez la précision du vocabulaire technique), et deux autres jours (un peu les mêmes) à manger toutes les victuailles susdites.
- J’ai descendu des pistes à ski, puis en civière-luge, parce que j’avais eu la bonne idée d’aller voir la neige de plus près. Rien de grave, je vous rassure, si ce n’est que j’ai cassé les lunettes de ski de mon cousin, ce dont je pense ne jamais me remettre.
- J’ai essayé de monter clandestinement dans un train, pour finir par devoir acheter des billets comme le commun des mortels.
- J’ai failli mourir écrasée par un store de fenêtre (bon, cette aventure ne me mènera peut-être pas jusqu’à l’épopée, mais elle pourrait tout à fait trouver sa place dans une farce).
- J’ai entendu dans le métro une femme se mettre à crier en wolof (pour être tout à fait honnête je ne suis pas tout à fait sûre que ce fût du wolof) et un homme à l’autre bout du wagon crier à son tour… en vietnamien. Les passagers hilares sont peu à peu tous descendus. Je suis restée jusqu’à ce que ma tête se gonfle de tous ces mots incompréhensibles, pour écouter cette étrange symphonie.
- Enfin, « parodiant Pyrame en un sanglot », comme dit l’autre, j’ai assisté à l’enregistrement du Jeu des mille euros de France Inter.

Oui, car le Jeu des mille euros est venu enregistrer à Angoulême, à l’espace Franquin plus précisément, soit juste en-dessous de chez moi. Contrairement à ce que mon âge laisserait présager, j’écoute assez régulièrement cette émission, qui a l’avantage d’être assez exigeante dans les questions qui y sont posées tout en me permettant de ne pas avoir à subir le visage et la voix dégoulinants de Julien Lepers. J’ai donc découvert le successeur de Lucien Jeunesse (le bien nommé) et de Louis Bozon, un homme de belle allure au crâne rasé, qui calque sa voix sur celle de ses modèles ; une voix qui semble aller avec le jeu, lisse, bien modulée, point trop chaude et qui pourtant a le confort de vieilles charentaises. Et le metteur en scène de l’émission, véritable personnage, surjouant son homosexualité à grand renfort de pantalon en cuir et de mimiques affectées, qui a pour rôle principal lors de l’enregistrement celui de faire tirer au sort les questions aux candidats (opération qu’il ponctue régulièrement d’un traînant « dur métier » à l’adresse du public) et de jouer du métallophone.

En effet, voici une révélation tonitruante pour vous tous qui connaissez le jeu : le petit « ding ding » que l’on entend et qui marque le temps attribué aux candidats pour répondre à chaque question n’est pas enregistré. Non, il est « joué » sur un instrument portant le doux nom de métallophone, et Yann (le metteur en scène) prend son rôle de musicien très à cœur. Plusieurs fois il a fallu refaire les prises car les candidats avaient répondu trop vite, court-circuitant ainsi le rituel « ding ding ».

Pourquoi vous parlé-je d’un événement si futile ? D’une part, parce que le fait de crier « Banco ! Banco ! Banco ! » a provoqué en moi une de ces joies simples que trop souvent l’on dédaigne. D’autre part, parce que ce jeu, âgé de 51 ans et toujours vaillant, est un peu le contrepoint, sans vouloir plonger dans une excessive nostalgie, des Qui veut gagner des millions et autres passe-temps cathodiques où l’amour de la culture cède la place à l’appât du gain. La somme qu’il permet de gagner n’est pas faramineuse, et l’on ne peut y jouer qu’à deux. Par ailleurs, l’émission est toujours « sur la route », et l’égrènement quotidien des noms des villes et villages de France, loin de me rappeler mes racines où de m’entraîner dans la quête (chemin verglacé, s’il en fût) d’une illusoire « identité », a quelque chose pour moi de profondément exotique. Par ailleurs, j’aime les grand-messes radiophoniques, et j’ai appris grâce à celle-ci que le « washingtonia » est un palmier qui gèle en hiver. J’espère, quant à moi, faire partie de ceux qui y survivent.