Wednesday, December 2, 2009

I shall sleep no more...

  
         Je voulais vous parler de la guerre en Afghanistan, du discours d’Obama, et des salles de sport. Mais tout cela est oublié. Ca reviendra peut-être, si j’ai le temps, entre deux valises. Pour l’instant, je veux raconter autre chose.
          Je viens de faire l’une des expériences théâtrales les plus marquantes de mon existence. Et je ne dis pas ça parce que j’ai bu un whisky après (un whisky, vous avez bien entendu, c’est vous dire si ça m’a transformée). Je ne suis habituellement pas sujette à ce genre d’enthousiasme, en particulier au théâtre ; l’Odéon m’a depuis longtemps appris à être déçue. Et lorsque des amis m’ont parlé de cette pièce, Sleep No More, en me disant que c’était fondé sur Macbeth, mais qu’il n’y avait aucun dialogue, beaucoup de danse, et qu’il fallait suivre les acteurs et composer son spectacle soi-même, j’étais un peu sceptique. Je redoutais la « performance avant-gardiste où il y a des gens tous nus et où on ne comprend rien ». C’était avant-gardiste. Il y avait un gens tout nu. Et on ne comprenait pas toujours grand-chose. Et pourtant.
          Le spectacle se déroulait dans une ancienne école, dans la charmante bourgade de Brookline, adjacente à Boston, surtout connue pour sa large population juive et ses lycées bien classés. Je vais raconter tout cela à la première personne, pour mieux vous faire sentir l’atmosphère, même si les mots sont largement insuffisants – n’en déplaise à mon talent d’écrivain – pour rendre compte de ce que je ne peux que qualifier, avec un petit américanisme, d’ « expérience ».  
Munie de mon billet, je parcours l’allée qui mène à l’entrée, située sur le côté du bâtiment principal, une bâtisse 19ème, en brique rouge, pour changer. Une jeune femme lourdement maquillée vérifie que j’ai bien plus de 21 ans (il y a un bar qui sert de l’alcool à l’intérieur), puis me dit de soulever le rideau, et d’entrer. Je soulève le rideau. J’entre. Dans le noir total. Je tâte la paroi pour guider mes pas. Après quelques mètres, une bougie posée sur le sol m’aide à m’orienter. Le couloir se poursuit, je continue mes tâtonnements. Après quelques coudes, je repousse un rideau et me retrouve... Dans la scène finale de Twin Peaks. Ou presque. Un bar. Tendu de rideaux rouges. Une jeune femme m’accueille. Elle est habillée dans le style années 20 ; un ruban est noué autour de sa tête, et une boucle soigneusement collée sur sa joue. Elle me tend une carte à jouer, qui porte le numéro 2, et me dit que quand le numéro sera appelé, je pourrai sortir, ou entrer, c’est selon. Un groupe de jazz joue un morceau langoureux et doux. L’obscurité règne, et n’est brisée que par quelques bougies qui se reflètent sensuellement sur les tentures rouges. Je donne mon manteau au vestiaire. Et j’attends.
          Au bout de quelques minutes, le numéro 2 est appelé. Un homme nous fait signe de le suivre. Je passe de l’autre côté d’un autre rideau. L’homme, qui dit s’appeler Charlie, nous donne quelques consignes, et des masques blancs, style commedia dell’arte, qu’il nous recommande de garder tout au long du spectacle. Puis il nous fait entrer dans un ascenseur. A chaque étage, un groupe descend. Les amis sont séparés, sans autre forme de procès. Je me suis rendue compte ensuite qu’il valait mieux, effectivement, faire cette expérience seul.
          Je suis dans le couloir d’une école. A droite, à gauche, des salles. Je pousse la porte de l’une d’entre elles. A côté de moi, d’autres masques blancs, imperturbables. Le seul qui n’en porte pas est un jeune homme, en costume, qui se prépare manifestement à sortir. Il passe une chemise blanche, et sort de la pièce. Je le suis. Il s’engouffre dans une autre pièce, un boudoir dans lequel est assise une jeune femme, occupée à se maquiller devant la glace. Il l’embrasse, ils s’enlacent et se mettent à danser, au milieu des masques blancs qui soudain se font transparents, invisibles, s’effacent lorsque le couple s’avance vers eux. Puis le jeune homme sort. Quel dilemme. Que faire ? Le suivre, où rester avec la jeune femme, qui se regarde dans le miroir, avec, derrière elle, l’ombre d’un masque blanc qui l’observe ? Je reste avec le jeune homme, dont je ne puis que supposer qu’il représente Macbeth. Il sort. Il est pressé. Il court. Je cours derrière lui. Je suis pressée, j’ai un rendez-vous, il faut que j’y sois à temps. Je monte les escaliers quatre à quatre. J’entre dans un bar.
          Puis, à nouveau, je ressors, je redescends, je vais voir une autre femme dans une autre pièce, une chambre à coucher. Il l’embrasse, la couche sur le lit. Sur le rebord de la fenêtre, un tas de papiers. J’en prends un. Il s’agit de la lettre de Macbeth à Lady Macbeth où il raconte sa rencontre avec les trois sorcières. Le couple continue de danser, de s’embrasser. Je reste avec Lady Macbeth.
          Les scènes se succèdent, je suis tantôt l’un, tantôt l’autre des acteurs. Je suis leur ombre, j’ai peur pour eux, je les désire, je les observe. Chaque pièce est soigneusement décorée. Dans l’une d’entre elles, le plafond est tendu de parapluies. Dans une autre, des chaussures pendent au mur. Ailleurs encore, des baignoires alignées, dans lesquelles on aperçoit parfois une anguille qui se contorsionne. Au milieu de tout cela, les acteurs vont et viennent, suivis par une armée d’ombres blanches, impassibles. Parfois, au détour d’un couloir, je vois un masque blanc se précipiter dans une pièce. Que faire, rester avec l’acteur que je suis en train de suivre, ou rejoindre le masque blanc, pour découvrir ce qu’il a vu de si intéressant ? Je cours, je m’essouffle, je vais de scène en scène. Tous mes sens sont sollicités. La pièce où se trouve la forêt sent le pin, dans celle où il y a un billard, le sol est couvert de sciure. Ca n’est pas du théâtre ; ou alors, c’est ce que le théâtre devrait être. Au fur et à mesure, je m’installe dans mon rôle, et les autres masques blancs aussi. Parfois, ils s’assoient à table, face aux acteurs. A d’autres moments, ils touchent les livres dans une pièce, ouvrent des tiroirs. Je me surprends à imiter l’acteur que je suis. S’il se cache, je me cache, pour ne pas que les autres me voient.      
         J’ai l’impression d’être dans un film. Dans un film de David Lynch. Tout ce qui sur scène me paraîtrait outré – un homme nu, avec un masque de cerf, couvert de sang, qui danse sous une lumière stroboscopique – devient beau parce que j’en fais partie. Et que mon sens critique ne peut que se rendre face à l’immédiateté de ce que je ressens. La musique me hante, elle dicte mes gestes, et ceux des acteurs. Les couloirs, les escaliers, deviennent le lieu de rencontres incongrues entre des hordes de masques blancs qui suivent des acteurs différents, se rencontrent, puis se dispersent à nouveau, peut-être différemment, ayant changé, au passage, d’itinéraire et de personnage.
          Je suis totalement désorientée, incapable de dire si je suis au premier, au deuxième ou au troisième étage, incapable de me souvenir d’où se trouve le bar, incapable même de savoir si un jour je sortirai d’ici, si j’ai envie d’en sortir. L’atmosphère me possède. A un moment, je suis seule, perdue, sans acteur pour me guider. Ca et là, je vois des masques blancs qui entrent et sortent. J’entre dans une pièce. Personne. Un cabinet avec un tiroir ouvert. Dans le tiroir, un gros œuf posé sur de la paille. Ailleurs, des draps blancs qu’il faut combattre pour arriver jusqu’à la sortie. Partout, la hantise des masques blancs. Et parfois, un personnage que l’on retrouve, auquel on s’attache, l’espace de quelques minutes.
          Quel rapport, me direz-vous, avec Macbeth ? Je pourrais vous décrire la scène du meurtre de Duncan, la scène du festin où Macbeth voit le fantôme de Banquo, ou celle où la forêt avance. Mais ce que je voulais vous faire partager, c’est l’expérience. Le fait d’être sur scène, d’être la scène, de ne faire qu’un avec les personnages parce qu’on les suit, parce que l’on court avec eux, que l’on s’essouffle avec eux, que l’on souffre avec eux.
          Au bout de deux heures, je retourne au bar. Et je commande un whisky. C’est la seule chose à faire. Et en rentrant, je ne vais pas me coucher. J’écris ce qui ne peut l’être. L’ombre d’un masque blanc, la trace d’une goutte de sang sur un escalier, une main qui lentement s’approche d’un verre de vin…



http://www.americanrepertorytheater.org/events/show/sleep-no-more