Le pèlerinage est, dans toutes les religions, une étape importante dans la vie du croyant. Il lui permet de démontrer sa foi, de la partager avec la communauté des pèlerins, mais également de mieux se connaître lui-même, d’éprouver, par le voyage, son rapport à la divinité.
Si la destination représente l’aboutissement, la communion avec l’esprit d’une ville ou d’un saint, c’est, comme souvent, le trajet lui-même et les rencontres que l’on y fait qui apportent le plus d’enseignements à celles et ceux qui, à un moment de leur vie, décident de franchir le pas, d’abandonner la solitude de la prière pour se fondre dans la masse des croyants.
Rome, Bénarès, Jérusalem, Saint-Jacques de Compostelle, La Mecque, Médine, tous ces noms font naître dans l’esprit des images de têtes courbées, de mains jointes, de genoux écorchés par la poussière des chemins, de visages extatiques et parfois vaguement inquiétants.
Les familles ont, elles aussi, leurs pèlerinages. A y bien réfléchir, une famille n’est-elle pas une petite secte, avec sa hiérarchie, ses lois et ses hérésies ? De temps à autres, elle doit ainsi éprouver son unité, la fidélité de ses membres, en leur imposant un voyage rituel qui les amène à communier autour d’un lieu, d’un parcours. Il peut s’agir d’une maison de famille où l’on se retrouve chaque été, d’un spectacle que tous les ans on va voir, d’une fête d’anniversaire de mariage où tous se réunissent autour du couple fondateur. Tout cela est tout à fait tribal, mais essentiel si la famille veut préserver sa cohésion et s’assurer que tous ses membres ont bien conscience de leur appartenance à un tout.
Ces pèlerinages familiaux se déclinent à l’infini, selon les valeurs qui sont au cœur de ces groupes de personnes plus ou moins directement unies par les liens du sang. Mais le sang ne suffit pas, n’a jamais suffi (quoi qu’on veuille nous faire croire), à fonder une communauté. Pour que celle-ci existe, il faut du sens, il faut du symbole. Chez moi, ce symbole, ce sens, advient bien souvent par la nourriture, acte de communion par excellence, qui fait oublier tous les conflits, toutes les différences dans le bonheur des saveurs partagées. Comme disait mon professeur d’histoire en classe préparatoire, « il n’est rien qui ne puisse se régler par une entrecôte saignante et un bon verre de rouge ».
Depuis bien des années (j’en tairai le nombre car nous commençons à arriver à des âges où le fait de rendre public ce genre d’information peut générer des conflits dont je ne souhaite pas ici m’encombrer), mes parents ont pour habitude, lorsque leurs multiples déplacements leur en laissent le loisir, de se rendre en pèlerinage dans le centre de la France. Mais, me direz-vous, qu’est-ce qui peut bien pousser une Italienne et un descendant d’immigrés grecs et turcs à aller ainsi se perdre dans cette France profonde, où la monotonie des plaines n’a d’égal que celle des clochers qui ponctuent irrémédiablement tous les petits patelins traversés par les départementales ? Je vous dirai que, contrairement à ce que certains hommes politiques prétendent, ce n’est pas parce que l’on n’a pas un nom qui « sent bon le terroir » que l’on n’apprécie pas toutes les richesses de ce beau pays. Il arrive même parfois, figurez-vous, que ce soit justement ceux qui n’ont pas d’attaches dans ledit terroir qui en saisissent le plus la valeur. Fermeture de la parenthèse politique. Je me dois, pour être tout à fait honnête, de préciser que ces pèlerins d’un nouveau genre ne se lancent pas dans un tel périple (nous parlons tout de même de près de 2h de voiture depuis Paris, rendez-vous compte !) pour le seul plaisir d’aller tâter le cul des vaches ou s’extasier sur les techniques d’ensemencement des champs de luzerne. Posez-vous la question : pour quoi la France est-elle connue, reconnue dans le monde entier, à tel point que cela en devient une caricature, bien que cette réputation soit largement méritée ? Pour l’arrogance de ses habitants ? Pour la beauté légendaire de ses femmes ? Pour ses exploits olympiques au biathlon? Cherchez encore.
Pour ses vins et ses fromages. C’est une bonne réponse, comme dirait Nicolas Stoufflet. Le pèlerinage dans le triangle d’or Bourges/Cosne-sur-Loire/Nevers, à la frontière des glorieuses provinces du Berry et du Nivernais, dont je pourrais tout à fait vous retracer l’histoire en trois coups de pinceau numérique, n’était que j’ai pitié de vous et ne souhaite pas étaler outrancièrement ma science, a donc pour but principal de garnir la cave et la panse de mes augustes géniteurs.
Mais je vous vois déjà, lecteurs malintentionnés, froncer les sourcils et pouffer de mépris. Vous pensez que j’ai maquillé en rite initiatique une simple sortie shopping, que j’ai enveloppé l’appétit matériel du séduisant voile des nourritures spirituelles ? Je ne suis point adepte de pareilles impostures, et m’en vais vous le prouver tout à l’heure.
Procédons avec méthode, comme il faut le faire en toute chose. Si donc mes parents avaient en vue une satisfaction strictement matérielle, celle-ci pourrait être de deux ordres : gustative (on ne trouve pas les mêmes produits à Paris) ou économique (ces produits sont beaucoup plus chers à Paris). En ce qui concerne le goût, il est indéniable que les crottins de Chavignol achetés à la chèvrerie sont excellents, et que le très frais notamment est difficile à trouver dans la capitale. Néanmoins, si l’on cherche vraiment, il y a sans doute moyen de s’en procurer. Pour ce qui est du motif économique, il ne tient pas ; le vin n’est qu’un peu moins cher chez les producteurs, et le devient beaucoup plus si l’on prend en compte l’essence et l’hébergement nécessaires pour aller le chercher.
Je maintiens donc que la satisfaction recherchée dans ce type de voyage n’est que marginalement matérielle. Non, il s’agit bien davantage de prendre plaisir à passer de cave en cave, pour déguster du vin, certes, mais également pour discuter avec les vignerons, de se rendre dans une chèvrerie par simple envie de voir tous les fromages alignés comme autant de petits soldats au garde à vous, offerts à l’inspection du consommateur sourcilleux, de s’asseoir autour d’une table à carreaux et déguster du crottin dans tous ses états ; nature, poêlé, enrobé de lard, en cassolette, en crumble (si, si, crumble aux pêches et au crottin, ça vaut le détour)…
Le vigneron est bavard et accueillant, du moins dans cette région. Malgré le succès du Sancerre, la plupart des exploitants ont des petites surfaces ; ils gagnent bien leur vie, mais prennent encore du plaisir à expliquer leur vin à ceux qui prennent le temps de passer les voir. Il y a ainsi le vigneron-jazzman, qui collectionne des tire-bouchons et joue de l’accordéon, vend son vin aux quatre coins du monde et organise des soirées jazz-dégustation ; il y a le vigneron-prolétaire, qui vous reçoit autour d’une table à côté des immenses cuves en inox, et vous sert verre après verre sans se soucier de savoir si vous conduisez ou si vous avez l’intention de mourir d’autre chose que d’une cirrhose. Parfois l’on est reçu par sa femme, bavarde et accueillante, qui raconte sa vie, celle de ses enfants, celle de son vin. Quand le vin n’est pas bon, il vaut mieux ne pas le vendre, figurez-vous, car un mauvais millésime peut plomber la réputation d’un terroir pendant des années. Elle nous explique que ces dernières années, les gens qui viennent déguster du vin boivent de moins en moins, que quand ils vont dans des restaurants ils ne prennent plus de digestif, et que « la prune, la mirabelle, tout ça, c’est des alcools qu’on boit plus d’nos jours ». Et puis il y a la jeune génération, le vigneron qui a repris l’affaire de son père et qui continue la tradition familiale tout en essayant d’innover. Il nous explique qu’il a fait fermenter une partie de son vin en barrique, ce qui lui donne un goût beaucoup plus boisé, beaucoup plus corsé. Les gens ne s’attendent pas à ça quand ils achètent du Sancerre, bien sûr, mais lui il essaye quand même, il veut montrer son savoir faire, montrer qu’à partir de la même vigne, du même raisin, on peut faire deux vins totalement différents.
Et l’on passe de l’un à l’autre, sillonnant la campagne entre les vignes rabougries, écrasées par le magnifique soleil de ce début de printemps. On se souvient de quel millésime on préfère, de quel exploitant est le plus sympathique, de quel restaurant on aimerait bien essayer, de quelle promenade on n’a pas encore faite. Il y a des lieux, à Sancerre, à Chavignol, à Crézancy, où l’on retourne à chaque fois, d’autres que l’on abandonne, d’autres encore que l’on découvre. C’est une campagne carte-postale que l’on traverse rapidement ; c’est aussi, peut-être, parce qu’elle nous est si étrangère que l’on continue à y retourner. L’exotisme, pour nous, est peut-être moins dans la lointaine Asie qu’aux portes de Paris…

