Sunday, March 27, 2011

En pèlerinage

Le pèlerinage est, dans toutes les religions, une étape importante dans la vie du croyant. Il lui permet de démontrer sa foi, de la partager avec la communauté des pèlerins, mais également de mieux se connaître lui-même, d’éprouver, par le voyage, son rapport à la divinité.

Si la destination représente l’aboutissement, la communion avec l’esprit d’une ville ou d’un saint, c’est, comme souvent, le trajet lui-même et les rencontres que l’on y fait qui apportent le plus d’enseignements à celles et ceux qui, à un moment de leur vie, décident de franchir le pas, d’abandonner la solitude de la prière pour se fondre dans la masse des croyants. 

Rome, Bénarès, Jérusalem, Saint-Jacques de Compostelle, La Mecque, Médine, tous ces noms font naître dans l’esprit des images de têtes courbées, de mains jointes, de genoux écorchés par la poussière des chemins, de visages extatiques et parfois vaguement inquiétants. 

Les familles ont, elles aussi, leurs pèlerinages. A y bien réfléchir, une famille n’est-elle pas une petite secte, avec sa hiérarchie, ses lois et ses hérésies ? De temps à autres, elle doit ainsi éprouver son unité, la fidélité de ses membres, en leur imposant un voyage rituel qui les amène à communier autour d’un lieu, d’un parcours. Il peut s’agir d’une maison de famille où l’on se retrouve chaque été, d’un spectacle que tous les ans on va voir, d’une fête d’anniversaire de mariage où tous se réunissent autour du couple fondateur. Tout cela est tout à fait tribal, mais essentiel si la famille veut préserver sa cohésion et s’assurer que tous ses membres ont bien conscience de leur appartenance à un tout.

Ces pèlerinages familiaux se déclinent à l’infini, selon les valeurs qui sont au cœur de ces groupes de personnes plus ou moins directement unies par les liens du sang. Mais le sang ne suffit pas, n’a jamais suffi (quoi qu’on veuille nous faire croire), à fonder une communauté. Pour que celle-ci existe, il faut du sens, il faut du symbole. Chez moi, ce symbole, ce sens, advient bien souvent par la nourriture, acte de communion par excellence, qui fait oublier tous les conflits, toutes les différences dans le bonheur des saveurs partagées. Comme disait mon professeur d’histoire en classe préparatoire, « il n’est rien qui ne puisse se régler par une entrecôte saignante et un bon verre de rouge ». 

Depuis bien des années (j’en tairai le nombre car nous commençons à arriver à des âges où le fait de rendre public ce genre d’information peut générer des conflits dont je ne souhaite pas ici m’encombrer), mes parents ont pour habitude, lorsque leurs multiples déplacements leur en laissent le loisir, de se rendre en pèlerinage dans le centre de la France. Mais, me direz-vous, qu’est-ce qui peut bien pousser une Italienne et un descendant d’immigrés grecs et turcs à aller ainsi se perdre dans cette France profonde, où la monotonie des plaines n’a d’égal que celle des clochers qui ponctuent irrémédiablement tous les petits patelins traversés par les départementales ? Je vous dirai que, contrairement à ce que certains hommes politiques prétendent, ce n’est pas parce que l’on n’a pas un nom qui « sent bon le terroir » que l’on n’apprécie pas toutes les richesses de ce beau pays. Il arrive même parfois, figurez-vous, que ce soit justement ceux qui n’ont pas d’attaches dans ledit terroir qui en saisissent le plus la valeur. Fermeture de la parenthèse politique. Je me dois, pour être tout à fait honnête, de préciser que ces pèlerins d’un nouveau genre ne se lancent pas dans un tel périple (nous parlons tout de même de près de 2h de voiture depuis Paris, rendez-vous compte !) pour le seul plaisir d’aller tâter le cul des vaches ou s’extasier sur les techniques d’ensemencement des champs de luzerne. Posez-vous la question : pour quoi la France est-elle connue, reconnue dans le monde entier, à tel point que cela en devient une caricature, bien que cette réputation soit largement méritée ? Pour l’arrogance de ses habitants ? Pour la beauté légendaire de ses femmes ? Pour ses exploits olympiques au biathlon? Cherchez encore.

Pour ses vins et ses fromages. C’est une bonne réponse, comme dirait Nicolas Stoufflet. Le pèlerinage dans le triangle d’or Bourges/Cosne-sur-Loire/Nevers, à la frontière des glorieuses provinces du Berry et du Nivernais, dont je pourrais tout à fait vous retracer l’histoire en trois coups de pinceau numérique, n’était que j’ai pitié de vous et ne souhaite pas étaler outrancièrement ma science, a donc pour but principal de garnir la cave et la panse de mes augustes géniteurs.

Mais je vous vois déjà, lecteurs malintentionnés, froncer les sourcils et pouffer de mépris. Vous pensez que j’ai maquillé en rite initiatique une simple sortie shopping, que j’ai enveloppé l’appétit matériel du séduisant voile des nourritures spirituelles ? Je ne suis point adepte de pareilles impostures, et m’en vais vous le prouver tout à l’heure.

Procédons avec méthode, comme il faut le faire en toute chose. Si donc mes parents avaient en vue une satisfaction strictement matérielle, celle-ci pourrait être de deux ordres : gustative (on ne trouve pas les mêmes produits à Paris) ou économique (ces produits sont beaucoup plus chers à Paris). En ce qui concerne le goût, il est indéniable que les crottins de Chavignol achetés à la chèvrerie sont excellents, et que le très frais notamment est difficile à trouver dans la capitale. Néanmoins, si l’on cherche vraiment, il y a sans doute moyen de s’en procurer. Pour ce qui est du motif économique, il ne tient pas ; le vin n’est qu’un peu moins cher chez les producteurs, et le devient beaucoup plus si l’on prend en compte l’essence et l’hébergement nécessaires pour aller le chercher.

Je maintiens donc que la satisfaction recherchée dans ce type de voyage n’est que marginalement matérielle. Non, il s’agit bien davantage de prendre plaisir à passer de cave en cave, pour déguster du vin, certes, mais également pour discuter avec les vignerons, de se rendre dans une chèvrerie par simple envie de voir tous les fromages alignés comme autant de petits soldats au garde à vous, offerts à l’inspection du consommateur sourcilleux, de s’asseoir autour d’une table à carreaux et déguster du crottin dans tous ses états ; nature, poêlé, enrobé de lard, en cassolette, en crumble (si, si, crumble aux pêches et au crottin, ça vaut le détour)…

Le vigneron est bavard et accueillant, du moins dans cette région. Malgré le succès du Sancerre, la plupart des exploitants ont des petites surfaces ; ils gagnent bien leur vie, mais prennent encore du plaisir à expliquer leur vin à ceux qui prennent le temps de passer les voir. Il y a ainsi le vigneron-jazzman, qui collectionne des tire-bouchons et joue de l’accordéon, vend son vin aux quatre coins du monde et organise des soirées jazz-dégustation ; il y a le vigneron-prolétaire, qui vous reçoit autour d’une table à côté des immenses cuves en inox, et vous sert verre après verre sans se soucier de savoir si vous conduisez ou si vous avez l’intention de mourir d’autre chose que d’une cirrhose. Parfois l’on est reçu par sa femme, bavarde et accueillante, qui raconte sa vie, celle de ses enfants, celle de son vin. Quand le vin n’est pas bon, il vaut mieux ne pas le vendre, figurez-vous, car un mauvais millésime peut plomber la réputation d’un terroir pendant des années. Elle nous explique que ces dernières années, les gens qui viennent déguster du vin boivent de moins en moins, que quand ils vont dans des restaurants ils ne prennent plus de digestif, et que « la prune, la mirabelle, tout ça, c’est des alcools qu’on boit plus d’nos jours ». Et puis il y a la jeune génération, le vigneron qui a repris l’affaire de son père et qui continue la tradition familiale tout en essayant d’innover. Il nous explique qu’il a fait fermenter une partie de son vin en barrique, ce qui lui donne un goût beaucoup plus boisé, beaucoup plus corsé. Les gens ne s’attendent pas à ça quand ils achètent du Sancerre, bien sûr, mais lui il essaye quand même, il veut montrer son savoir faire, montrer qu’à partir de la même vigne, du même raisin, on peut faire deux vins totalement différents.

Et l’on passe de l’un à l’autre, sillonnant la campagne entre les vignes rabougries, écrasées par le magnifique soleil de ce début de printemps. On se souvient de quel millésime on préfère, de quel exploitant est le plus sympathique, de quel restaurant on aimerait bien essayer, de quelle promenade on n’a pas encore faite. Il y a des lieux, à Sancerre, à Chavignol, à Crézancy, où l’on retourne à chaque fois, d’autres que l’on abandonne, d’autres encore que l’on découvre. C’est une campagne carte-postale que l’on traverse rapidement ; c’est aussi, peut-être, parce qu’elle nous est si étrangère que l’on continue à y retourner. L’exotisme, pour nous, est peut-être moins dans la lointaine Asie qu’aux portes de Paris…

Thursday, April 22, 2010

Un spectre hante l'Europe


18 avril           

 A Pékin, le ciel est blanc et l’on distingue à peine le soleil. Il fait froid en ce début de printemps, et l’air semble saturé de minuscules particules de poussière. Pourtant, ce n’est pas ici que les aéroports sont fermés, et la pollution pékinoise fait partie du quotidien des gens comme des compagnies aériennes.
            L’ombre du volcan Eyjafjallajokull, en revanche, se déploie sur l’Europe. Et, à l’autre bout du monde, j’attends. Cela fait maintenant plus de trois jours que je suis bloquée dans la capitale chinoise. Arrivée de Hong Kong le vendredi 16 avril au matin pour prendre une correspondance pour Paris, j’ai été informée que le vol avait été annulé. Personne ne m’a dit pourquoi. Confinée dans la zone de transit, je n’avais accès à aucun moyen d’information. Il m’est soudain venu l’envie de crier : « Mon royaume pour un journal ! » Les faits dont je disposais étaient minces : tous les vols vers l’Europe du Nord, de Paris à Moscou, avaient été annulés. Seuls les passagers à destination de Rome avaient été autorisés à embarquer. Suédois, Français, Russes faisaient la queue pour se voir accorder un visa de séjour temporaire. Les membres du personnel de l’aéroport, interrogés en anglais et en chinois, répondaient par monosyllabes, ou par des regards transparents. Une fois évacuées les quelques pensées paranoïaques qui dessinaient dans mon esprit une vaste conspiration orchestrée par le parti communiste chinois, il a bien fallu me résoudre à constater que les malheureux employés n’en savaient pas plus que moi.
            On m’a demandé d’aller chercher mes bagages. A côté des carousels, les gens tapotaient frénétiquement sur leurs claviers de téléphones portables. Des bruits ont commencé à courir : l’Islande avait explosé. Non, quelque chose avait explosé en Islande, qui avait provoqué la fermeture de tous les aéroports du Nord de l’Europe, jusqu’à Moscou. Il y avait un nuage quelque part. Un instant, l’hypothèse de l’explosion d’une centrale nucléaire a semblé être la plus probable. A l’angoisse d’être bloquée à Pékin s’est alors ajoutée l’inquiétude sur le sort des amis, de la famille restés en France et peut-être victimes d’un nuage radioactif.
            Une fois les bagages récupérés, on m’a priée de sortir de l’aéroport et d’attendre une navette qui m’emmènerait, avec d’autres passagers, dans un hôtel gracieusement mis à disposition par Air China. Entre-temps, la menace du nuage radioactif avait fait place à celle – moins tragique – d’une éruption volcanique ayant provoqué la formation d’un nuage de cendres empêchant tout trafic aérien. Avec d’autres Français – venus de Corée ou d’Australie – et des Suédois, je suis donc montée dans un minibus brinquebalant, qui, à une vitesse d’environ 10 km/h, nous a emmenés au Airport Garden Hotel, à quelques mètres du terminal 2. Après un après-midi passé à faire la guide touristique – connaissant déjà Pékin et parlant un peu le chinois, j’ai décidé d’emmener les autres Français visiter la place Tian-Anmen, pour les faire au moins profiter de cette halte inattendue – et une nuit d’hôtel, je suis repartie le lendemain matin à l’aéroport avec armes et bagages. La veille, on m’avait recommandé de revenir, et l’on m’avait assuré que j’aurai une place sur le prochain vol. A l’arrivée, j’ai eu le plaisir de constater que, les aéroports européens n’ayant toujours pas rouvert, les vols avaient à nouveau été annulés. Cette fois-ci, même Rome n’avait pas échappé à la malédiction du nuage volcanique. Les queues devant les guichets étant tout à fait anarchiques, après avoir récupéré un papier certifiant que mon vol avait été annulé, je me suis fait une petite place au milieu de la foule qui grossissait à vue d’oeil, afin de pouvoir enfin parler à un représentant d’Air China. Avec d’autres passagers, nous avons tenté de faire barrage, afin d’empêcher certaines personnes – pour la plupart des Chinois qui avaient pour eux l’avantage de la langue – d’accéder aux guichets sans faire la queue. Les invectives fusaient dans toutes les langues – anglais, italien, allemand, français, chinois – et j’avoue que, sentant monter en moi l’énervement, j’ai participé à ce concert de noms d’oiseaux. Au bout de près d’une heure, j’ai enfin pu accéder au guichet. Ma jeune interlocutrice m’a alors informé qu’Air China me proposait un vol de retour... le 11 mai. J’ai pensé au début avoir mal compris ; passant du chinois à l’anglais, je lui ai demandé de répéter la date. « 11th of May ». C’était bien ça. Cédant à la colère, j’ai quelque peu haussé le ton, lui expliquant que mon vol ayant été le premier à être annulé, je devais normalement être, avec tous les autres passagers du vendredi, prioritaire. Elle m’a répondu que certains passagers avaient déjà changé leur billet la veille, au moment où l’on nous emmenait à l’hôtel. Au bout de quelques minutes, j’ai compris que je n’avais guère le choix, et ai accepté la réservation – toujours hypothétique – pour le 11 mai. Et, dépitée, j’ai laissé la place à quelqu’un d’autre, à une autre langue pour dire les mêmes choses, pour s’entendre répondre les mêmes mots.
            Doutant fort du fait qu’Air China soit disposée à me payer trois semaines d’hôtel, j’ai contacté des amis à Pékin pour m’assurer d’avoir un lit pour le soir même. Et j’ai pris mon mal en patience. Connaissant déjà la ville et un peu la langue, je suis dans une situation privilégiée par rapport à bien d’autres passagers ; un Allemand, par exemple, rencontré à l’aéroport, qui arrivait de Hong Kong et devait rentrer à Munich en passant par Dalian. A Dalian, il a été renvoyé sur Pékin, sa valise a été perdue, et il s’est retrouvé sans ordinateur ni téléphone portable, parlant peu anglais et pas du tout chinois. De nombreux passagers ont ainsi été redirigés de diverses villes chinoises vers Pékin, augmentant d’autant le chaos dans la capitale. Que faire ? Rien. Les informations officielles sont rares, on s’échange des adresses emails et des numéros de téléphone. Tout fonctionne par le bouche à oreille. Chacun essaye de trouver, dans son carnet d’adresses, une personne qui soit connectée, de quelque manière que ce soit, à une compagnie aérienne. Des billets s’achètent à prix d’or, pour des vols dont on ne sait s’ils décolleront un jour. Certains songent déjà à prendre le transsibérien, et se renseignent sur les modalités d’obtention du visa russe. Car, cerise sur le gâteau, la plupart des passagers restés bloqués à Pékin lors d’une correspondance, n’ont pas de visa chinois valable, et sont ainsi techniquement des visiteurs illégaux dans un lieu où ils ne souhaitaient pas aller et dont ils ne peuvent partir.

19 avril 2010 – Les vétérans du nuage

            On dit que le caractère des hommes se révèle dans les situations de crise. Bien que celle dans laquelle je me trouve soit à bien des égards bénigne, elle provoque néanmoins des réactions fort différentes. Face à l’impossibilité totale de rendre quelqu’un responsable de ce qui leur arrive – du moins pour ceux d’entre eux qui ne croient pas à l’existence d’une puissance supérieure – les gens tendent à déporter cette responsabilité, de manière assez naturelle, sur les autorités concernées : compagnies aériennes, ambassades, autorités chinoises, personnel hôtelier… Certains prennent la chose avec philosophie. Ils adoptent, pourrait-on dire, l’attitude « catastrophe naturelle » et en prennent leur parti ; ils profitent de cette halte forcée pour se promener, faire quelques emplettes, et transforment avec bonheur leur visite inattendue en prolongement de vacances. D’autres sont sans cesse sur le qui-vive, sur Internet ou dans les divers bureaux, à l’affût de la moindre parcelle d’information, quand ils ne campent pas directement à l’aéroport pour s’assurer d’avoir une place sur le premier vol qui serait autorisé à décoller. Contrairement à ce que l’on pourrait d’abord penser, ces catégories comportementales ne recoupent pas strictement des catégories socio-professionnelles. En d’autres termes, ce ne sont pas toujours les hommes d’affaires qui sont les plus agités, ni les retraités les plus calmes, bien que cette tendance existe, naturellement. Les différences de situation objectives sont bel et bien réelles ; personnes malades, couples avec enfants en bas âge, médecins ayant des services à faire tourner dans leurs hôpitaux, doctorants devant soutenir leur thèse, certains ont plus à perdre que d’autres dans l’affaire du volcan islandais. Une italienne devant soutenir son doctorat a ainsi dû racheter des billets d’avion, pour pouvoir assister à sa soutenance, au prix d’un itinéraire quelque peu labyrinthique : Pékin – Dubai – Tunis – Palerme. Encore en liste d’attente sur le vol Tunis-Palerme, elle a également envisagé de prendre le bateau afin de parvenir au bout de son périple.
            Dans ces circonstances, les mieux informés sont toujours les mieux servis. C’est alors qu’entrent en jeu les guanxi, mot clé de la langue chinoise, qui signifie, « contacts », « relations » ou, plus vulgairement, « piston ». A Pékin en ce moment, même si l’expression n’est guère élégante, on peut dire que chacun cherche son Chinois. En d’autres termes, les Occidentaux qui ne parlent pas chinois tentent de se faire aider par des amis, des connaissances, qui pourraient faciliter leurs transactions avec les diverses autorités, voire leur obtenir des places dans des avions qui demeurent pour l’instant imaginaires, puisqu’en France en tout cas, les aéroports, au moins parisiens, sont encore fermés. On attend alors des nouvelles d’untel, qui a des guanxi à Air China, d’une telle dont le frère a un jour travaillé pour la compagnie et dont on espère qu’il y possède encore des guanxi. On obtient souvent des informations contradictoires, on se précipite parfois pour rien, mais on a l’impression d’être entouré, ce qui, dans ces circonstances, vaut bien quelques déplacements inutiles. On se dit qu’il y a des gens qui « prennent les choses en main », et que cela pourrait bien, après tout, mener à une solution. Car pour ceux qui ne parlent pas chinois et ne connaissent personne en Chine, les choses prennent un tour absolument kafkaïen.
            Ce matin à l’ambassade, le personnel était débordé. Les locaux eux-mêmes semblaient n’avoir jamais envisagé la possibilité de devoir recevoir autant de personnes à la fois. Les numéros de téléphones fusaient, chacun essayait d’expliquer sa situation, toujours complexe, toujours spécifique ; un seul point commun : nous étions tous bloqués par le volcan. On nous a recommandé, comme première chose, de régulariser notre situation auprès des autorités chinoises. Ceux qui n’avaient pas de visa devaient en demander un, ceux dont le visa expirait devaient le faire prolonger. Pour tous ces cas, une seule destination : le bureau des entrées et des sorties, situé à côté du temple des Lammas. Loin de l’ambassade, cela va sans dire. A Pékin, tout est loin. Cela dit, grâce au métro (qui a été augmenté de quelques cinq ou six lignes depuis août 2007, date de mon dernier séjour pékinois), nous y sommes arrivés assez vite. A l’intérieur du bâtiment, le chaos. Non pas tant à cause du nombre de personnes qui s’y trouvaient que de l’apparente complexité des situations présentes. Le guichet où il y avait le plus de queue était celui des informations. La plupart des passagers étant titulaires de visas temporaires de 24 heures (expirés depuis un, deux, voire trois jours, il leur a fallu faire une demande de visa, en d’autres termes, remplir le formulaire, aller faire une photo à un autre étage, remettre le formulaire et leur passeport, payer, et attendre qu’on leur rende le passeport avec le nouveau visa. Mon cas était un peu différent. J’avais déjà un visa, que j’avais fait à Hong-Kong, pensant aller passer une journée à Canton, mais que je n’avais finalement pas utilisé. A l’aéroport cependant, lorsque j’avais demandé à faire tamponner le visa, je n’avais eu droit qu’à un visa temporaire d’une journée, comme tout le monde. Je me trouvais donc dans une situation grotesque : j’avais un visa temporaire expiré, et un visa normal (30 jours) non tamponné, donc non valable. L’interprète mise à disposition par l’ambassade est gentiment allée se renseigner. Au bout d’une vingtaine de minutes, elle m’a indiqué un autre guichet où faire la queue, et s’en est allée au secours d’autres Français en détresse. A l’autre guichet, on a pris mon passeport, écouté mes explications, ouvert grand la bouche, puis on m’a dit de m’asseoir ; on allait appeler le « manager ». Je me suis exécutée, commençant à penser qu’il eût peut-être été finalement plus simple de refaire un nouveau visa. Au bout d’un quart d’heure, mon interlocuteur est venu s’asseoir à côté de moi, un portable à l’oreille ; il m’a redemandé mon passeport, et a expliqué – au « manager » je suppose – ma situation. Il s’est ensuite levé, m’a fait signe de le suivre, est retourné derrière sa paroi en plexiglas et a échangé quelques mots avec sa collègue. Celle-ci a à son tour pris possession de mon passeport, comme pour chercher entre ses pages la réponse à son dilemme. On a rappelé le « manager ». On a discuté encore un peu. Finalement, mon passeport m’a été rendu, dans l’état où je l’avais donné, sans tampon additionnel, et l’on m’a dit : « C’est bon. Vous n’avez pas besoin de tampon. On considère que votre date d’entrée est celle qui figure sur votre visa temporaire, et qu’elle valide ainsi votre visa de 30 jours, qui expire donc un mois après votre entrée sur le territoire chinois, marquée par votre visa temporaire ». Il est toujours plaisant de faire des queues pendant une heure pour s’entendre finalement dire qu’on aurait mieux fait de rester chez soi. Mais une heure, c’est peu. Autour de moi, les places assises se faisaient de plus en plus rares au fur et à mesure que les gens fatiguaient. Le niveau sonore augmentait, à chaque fois que des gens étaient redirigés d’un bureau vers un autre. Les interprètent filaient de guichet en guichet, avec parfois des dizaines de passeports à la main. Des enfants dormaient, d’autres jouaient, d’autres pleuraient. J’ai recroisé les « Français du vendredi ». Ils devaient eux aussi se faire faire un visa. Oui, car c’est ainsi qu’il faut à présent nous appeler. Il y a « ceux du vendredi », les anciens, qui ont déjà tout vu, qui ont fait leur trou comme des vieux taulards ; « ceux du samedi » aussi, commencent à bien connaître les ficelles, parfois ils sont déjà allés deux, trois fois à l’aéroport, connaissent par cœur le numéro de l’ambassade, et savent vous dire ce qui est le plus pratique pour faire le trajet entre les deux, du métro ou du taxi. Les petits nouveaux, eux, sont encore un peu tâtonnants ; moins nombreux aussi, car au fur et à mesure que la situation se prolongent, ceux qui devaient partir reportent ou cherchent d’autres solutions. Mais eux aussi, ils apprendront. Et, dans quelques jours, ils seront eux aussi devenus des « vétérans du nuage ».   

Tuesday, January 12, 2010

Un palmier en hiver


Ne vous effarouchez point, mes chers, de ce nouveau message. Non, je ne suis pas repartie en catimini (expression dont l’une des origines, vous serez ravis de l’apprendre, est le mot grec καταμεινα, qui signifie menstruations – les femmes ayant pour habitude, semble-t-il, de les cacher) pour la « cité sur la colline » (j’ai entendu récemment une communication sur John Winthrop, vous me pardonnerez donc cette référence savante). Mais j’ai décidé qu’après tout il serait réducteur, voire de mauvais goût, de réserver le qualificatif de « pays des merveilles » aux Etats-Unis. Car, je n’ai pas peur de le dire, le pays des merveilles n’est pas identifiable sur un planisphère ; il est dans nos cœurs et dans nos esprits, et chaque coin du globe peut se transformer, à travers le regard clair de nos yeux étonnés, en un lieu d’émerveillement perpétuel, où les papillons ont des ailes en pain beurré et les lapins des montres de gousset.

Après ce petit exercice de « positive thinking » (dont Barbara Ehrenreich dénonce les ravages dans son dernier livre, Bright Sided; How the Relentless Promotion of Positive Thinking Has Undermined America), laissez-moi vous expliquer ce que j’entends par là : que je me réserve la possibilité d’écrire quand je veux, où je veux, sur ce que je veux, pour votre plus grand bonheur, c’est entendu. Je vous régalerai donc, si le cœur vous en dit, des petites et des grandes incongruités de la vie quotidienne, à Paris, en province où à l’étranger, là où mes valises et les progrès des transports collectifs me mèneront. Ne croyez pas que ces récits seront ennuyeux à mourir. Sachez, à titre d’exemple, que depuis la dernière fois que j’ai eu l’honneur de m’adresser à vous, il m’est arrivé nombre d’aventures :

- Je suis restée coincée onze heures dans une voiture à regarder les flocons jouer avec des essuie-glace, avec pour seul lien vers le monde extérieur la voix mélodieuse des présentateurs d’Autoroute FM.
- J’ai passé deux jours entiers à éplucher des cardons, épépiner des grenades, bouillir de la viande, décortiquer du chapon, peler des patates (vous noterez la précision du vocabulaire technique), et deux autres jours (un peu les mêmes) à manger toutes les victuailles susdites.
- J’ai descendu des pistes à ski, puis en civière-luge, parce que j’avais eu la bonne idée d’aller voir la neige de plus près. Rien de grave, je vous rassure, si ce n’est que j’ai cassé les lunettes de ski de mon cousin, ce dont je pense ne jamais me remettre.
- J’ai essayé de monter clandestinement dans un train, pour finir par devoir acheter des billets comme le commun des mortels.
- J’ai failli mourir écrasée par un store de fenêtre (bon, cette aventure ne me mènera peut-être pas jusqu’à l’épopée, mais elle pourrait tout à fait trouver sa place dans une farce).
- J’ai entendu dans le métro une femme se mettre à crier en wolof (pour être tout à fait honnête je ne suis pas tout à fait sûre que ce fût du wolof) et un homme à l’autre bout du wagon crier à son tour… en vietnamien. Les passagers hilares sont peu à peu tous descendus. Je suis restée jusqu’à ce que ma tête se gonfle de tous ces mots incompréhensibles, pour écouter cette étrange symphonie.
- Enfin, « parodiant Pyrame en un sanglot », comme dit l’autre, j’ai assisté à l’enregistrement du Jeu des mille euros de France Inter.

Oui, car le Jeu des mille euros est venu enregistrer à Angoulême, à l’espace Franquin plus précisément, soit juste en-dessous de chez moi. Contrairement à ce que mon âge laisserait présager, j’écoute assez régulièrement cette émission, qui a l’avantage d’être assez exigeante dans les questions qui y sont posées tout en me permettant de ne pas avoir à subir le visage et la voix dégoulinants de Julien Lepers. J’ai donc découvert le successeur de Lucien Jeunesse (le bien nommé) et de Louis Bozon, un homme de belle allure au crâne rasé, qui calque sa voix sur celle de ses modèles ; une voix qui semble aller avec le jeu, lisse, bien modulée, point trop chaude et qui pourtant a le confort de vieilles charentaises. Et le metteur en scène de l’émission, véritable personnage, surjouant son homosexualité à grand renfort de pantalon en cuir et de mimiques affectées, qui a pour rôle principal lors de l’enregistrement celui de faire tirer au sort les questions aux candidats (opération qu’il ponctue régulièrement d’un traînant « dur métier » à l’adresse du public) et de jouer du métallophone.

En effet, voici une révélation tonitruante pour vous tous qui connaissez le jeu : le petit « ding ding » que l’on entend et qui marque le temps attribué aux candidats pour répondre à chaque question n’est pas enregistré. Non, il est « joué » sur un instrument portant le doux nom de métallophone, et Yann (le metteur en scène) prend son rôle de musicien très à cœur. Plusieurs fois il a fallu refaire les prises car les candidats avaient répondu trop vite, court-circuitant ainsi le rituel « ding ding ».

Pourquoi vous parlé-je d’un événement si futile ? D’une part, parce que le fait de crier « Banco ! Banco ! Banco ! » a provoqué en moi une de ces joies simples que trop souvent l’on dédaigne. D’autre part, parce que ce jeu, âgé de 51 ans et toujours vaillant, est un peu le contrepoint, sans vouloir plonger dans une excessive nostalgie, des Qui veut gagner des millions et autres passe-temps cathodiques où l’amour de la culture cède la place à l’appât du gain. La somme qu’il permet de gagner n’est pas faramineuse, et l’on ne peut y jouer qu’à deux. Par ailleurs, l’émission est toujours « sur la route », et l’égrènement quotidien des noms des villes et villages de France, loin de me rappeler mes racines où de m’entraîner dans la quête (chemin verglacé, s’il en fût) d’une illusoire « identité », a quelque chose pour moi de profondément exotique. Par ailleurs, j’aime les grand-messes radiophoniques, et j’ai appris grâce à celle-ci que le « washingtonia » est un palmier qui gèle en hiver. J’espère, quant à moi, faire partie de ceux qui y survivent.

Wednesday, December 2, 2009

I shall sleep no more...

  
         Je voulais vous parler de la guerre en Afghanistan, du discours d’Obama, et des salles de sport. Mais tout cela est oublié. Ca reviendra peut-être, si j’ai le temps, entre deux valises. Pour l’instant, je veux raconter autre chose.
          Je viens de faire l’une des expériences théâtrales les plus marquantes de mon existence. Et je ne dis pas ça parce que j’ai bu un whisky après (un whisky, vous avez bien entendu, c’est vous dire si ça m’a transformée). Je ne suis habituellement pas sujette à ce genre d’enthousiasme, en particulier au théâtre ; l’Odéon m’a depuis longtemps appris à être déçue. Et lorsque des amis m’ont parlé de cette pièce, Sleep No More, en me disant que c’était fondé sur Macbeth, mais qu’il n’y avait aucun dialogue, beaucoup de danse, et qu’il fallait suivre les acteurs et composer son spectacle soi-même, j’étais un peu sceptique. Je redoutais la « performance avant-gardiste où il y a des gens tous nus et où on ne comprend rien ». C’était avant-gardiste. Il y avait un gens tout nu. Et on ne comprenait pas toujours grand-chose. Et pourtant.
          Le spectacle se déroulait dans une ancienne école, dans la charmante bourgade de Brookline, adjacente à Boston, surtout connue pour sa large population juive et ses lycées bien classés. Je vais raconter tout cela à la première personne, pour mieux vous faire sentir l’atmosphère, même si les mots sont largement insuffisants – n’en déplaise à mon talent d’écrivain – pour rendre compte de ce que je ne peux que qualifier, avec un petit américanisme, d’ « expérience ».  
Munie de mon billet, je parcours l’allée qui mène à l’entrée, située sur le côté du bâtiment principal, une bâtisse 19ème, en brique rouge, pour changer. Une jeune femme lourdement maquillée vérifie que j’ai bien plus de 21 ans (il y a un bar qui sert de l’alcool à l’intérieur), puis me dit de soulever le rideau, et d’entrer. Je soulève le rideau. J’entre. Dans le noir total. Je tâte la paroi pour guider mes pas. Après quelques mètres, une bougie posée sur le sol m’aide à m’orienter. Le couloir se poursuit, je continue mes tâtonnements. Après quelques coudes, je repousse un rideau et me retrouve... Dans la scène finale de Twin Peaks. Ou presque. Un bar. Tendu de rideaux rouges. Une jeune femme m’accueille. Elle est habillée dans le style années 20 ; un ruban est noué autour de sa tête, et une boucle soigneusement collée sur sa joue. Elle me tend une carte à jouer, qui porte le numéro 2, et me dit que quand le numéro sera appelé, je pourrai sortir, ou entrer, c’est selon. Un groupe de jazz joue un morceau langoureux et doux. L’obscurité règne, et n’est brisée que par quelques bougies qui se reflètent sensuellement sur les tentures rouges. Je donne mon manteau au vestiaire. Et j’attends.
          Au bout de quelques minutes, le numéro 2 est appelé. Un homme nous fait signe de le suivre. Je passe de l’autre côté d’un autre rideau. L’homme, qui dit s’appeler Charlie, nous donne quelques consignes, et des masques blancs, style commedia dell’arte, qu’il nous recommande de garder tout au long du spectacle. Puis il nous fait entrer dans un ascenseur. A chaque étage, un groupe descend. Les amis sont séparés, sans autre forme de procès. Je me suis rendue compte ensuite qu’il valait mieux, effectivement, faire cette expérience seul.
          Je suis dans le couloir d’une école. A droite, à gauche, des salles. Je pousse la porte de l’une d’entre elles. A côté de moi, d’autres masques blancs, imperturbables. Le seul qui n’en porte pas est un jeune homme, en costume, qui se prépare manifestement à sortir. Il passe une chemise blanche, et sort de la pièce. Je le suis. Il s’engouffre dans une autre pièce, un boudoir dans lequel est assise une jeune femme, occupée à se maquiller devant la glace. Il l’embrasse, ils s’enlacent et se mettent à danser, au milieu des masques blancs qui soudain se font transparents, invisibles, s’effacent lorsque le couple s’avance vers eux. Puis le jeune homme sort. Quel dilemme. Que faire ? Le suivre, où rester avec la jeune femme, qui se regarde dans le miroir, avec, derrière elle, l’ombre d’un masque blanc qui l’observe ? Je reste avec le jeune homme, dont je ne puis que supposer qu’il représente Macbeth. Il sort. Il est pressé. Il court. Je cours derrière lui. Je suis pressée, j’ai un rendez-vous, il faut que j’y sois à temps. Je monte les escaliers quatre à quatre. J’entre dans un bar.
          Puis, à nouveau, je ressors, je redescends, je vais voir une autre femme dans une autre pièce, une chambre à coucher. Il l’embrasse, la couche sur le lit. Sur le rebord de la fenêtre, un tas de papiers. J’en prends un. Il s’agit de la lettre de Macbeth à Lady Macbeth où il raconte sa rencontre avec les trois sorcières. Le couple continue de danser, de s’embrasser. Je reste avec Lady Macbeth.
          Les scènes se succèdent, je suis tantôt l’un, tantôt l’autre des acteurs. Je suis leur ombre, j’ai peur pour eux, je les désire, je les observe. Chaque pièce est soigneusement décorée. Dans l’une d’entre elles, le plafond est tendu de parapluies. Dans une autre, des chaussures pendent au mur. Ailleurs encore, des baignoires alignées, dans lesquelles on aperçoit parfois une anguille qui se contorsionne. Au milieu de tout cela, les acteurs vont et viennent, suivis par une armée d’ombres blanches, impassibles. Parfois, au détour d’un couloir, je vois un masque blanc se précipiter dans une pièce. Que faire, rester avec l’acteur que je suis en train de suivre, ou rejoindre le masque blanc, pour découvrir ce qu’il a vu de si intéressant ? Je cours, je m’essouffle, je vais de scène en scène. Tous mes sens sont sollicités. La pièce où se trouve la forêt sent le pin, dans celle où il y a un billard, le sol est couvert de sciure. Ca n’est pas du théâtre ; ou alors, c’est ce que le théâtre devrait être. Au fur et à mesure, je m’installe dans mon rôle, et les autres masques blancs aussi. Parfois, ils s’assoient à table, face aux acteurs. A d’autres moments, ils touchent les livres dans une pièce, ouvrent des tiroirs. Je me surprends à imiter l’acteur que je suis. S’il se cache, je me cache, pour ne pas que les autres me voient.      
         J’ai l’impression d’être dans un film. Dans un film de David Lynch. Tout ce qui sur scène me paraîtrait outré – un homme nu, avec un masque de cerf, couvert de sang, qui danse sous une lumière stroboscopique – devient beau parce que j’en fais partie. Et que mon sens critique ne peut que se rendre face à l’immédiateté de ce que je ressens. La musique me hante, elle dicte mes gestes, et ceux des acteurs. Les couloirs, les escaliers, deviennent le lieu de rencontres incongrues entre des hordes de masques blancs qui suivent des acteurs différents, se rencontrent, puis se dispersent à nouveau, peut-être différemment, ayant changé, au passage, d’itinéraire et de personnage.
          Je suis totalement désorientée, incapable de dire si je suis au premier, au deuxième ou au troisième étage, incapable de me souvenir d’où se trouve le bar, incapable même de savoir si un jour je sortirai d’ici, si j’ai envie d’en sortir. L’atmosphère me possède. A un moment, je suis seule, perdue, sans acteur pour me guider. Ca et là, je vois des masques blancs qui entrent et sortent. J’entre dans une pièce. Personne. Un cabinet avec un tiroir ouvert. Dans le tiroir, un gros œuf posé sur de la paille. Ailleurs, des draps blancs qu’il faut combattre pour arriver jusqu’à la sortie. Partout, la hantise des masques blancs. Et parfois, un personnage que l’on retrouve, auquel on s’attache, l’espace de quelques minutes.
          Quel rapport, me direz-vous, avec Macbeth ? Je pourrais vous décrire la scène du meurtre de Duncan, la scène du festin où Macbeth voit le fantôme de Banquo, ou celle où la forêt avance. Mais ce que je voulais vous faire partager, c’est l’expérience. Le fait d’être sur scène, d’être la scène, de ne faire qu’un avec les personnages parce qu’on les suit, parce que l’on court avec eux, que l’on s’essouffle avec eux, que l’on souffre avec eux.
          Au bout de deux heures, je retourne au bar. Et je commande un whisky. C’est la seule chose à faire. Et en rentrant, je ne vais pas me coucher. J’écris ce qui ne peut l’être. L’ombre d’un masque blanc, la trace d’une goutte de sang sur un escalier, une main qui lentement s’approche d’un verre de vin…



http://www.americanrepertorytheater.org/events/show/sleep-no-more