Monday, September 28, 2009

Ils courent ils courent…


A la fin du 19ème siècle, Gustave Le Bon, dans sa Psychologie des Foules, analysait le comportement des foules comme distinct de celui des individus. Selon lui (et les nombreux psychologues et sociologues qui se sont inspirés de ses travaux), la psychologie des foules n’est pas réductible à la somme des psychologies individuelles qui la composent. Ce qui, aujourd’hui, est un lieu commun, mais qui à l’époque, croyez-moi, avait un petit quelque chose de révolutionnaire, et d’effrayant, car l’ami Gustave attribuait aux foules des caractéristiques plus volontiers négatives que positives, l’individu selon lui oubliant dans la foule sa propre identité et par conséquent ses inhibitions. Je ne crois pas trop à ce genre de théorie. C’est un peu comme si moi, doctorante sérieuse, jeune intellectuelle de la République, j’allais tout à coup me mettre des pancartes autour du cou et taper dans un bidon tout cela parce que je participe à une manifestation. Impensable, vous dis-je.

Quoiqu’il en soit, ce brave Gustave (pourquoi ce type de prénom semble tout nu s’il est tout seul ? On éprouve un besoin irrésistible de l’entourer, de l’accompagner de noms, d’adjectifs, un peu comme l’on tente de cacher un grand nez avec un chapeau ou du maquillage – parce qu’il faut bien dire ce qui est, Gustave, c’est laid). Je perds le fil de mes propres digressions. L’estimable Gustave, donc, a décrit avec brio (le premier qui me demande qui est brio je le frappe avec la trilogie de Dos Passos – voyez comment ma thèse fait subtilement surface dans les espaces interstitiels de mon journal ? petite coquine). Je pense que je ne m’en sortirai jamais. Je vais donc commencer un nouveau paragraphe, afin de rassembler mes pensées éparses telles des pépites de chocolats dans un gigantesque cookie.

Ainsi, l’ineffable Gustave (vous aimez, « ineffable ? » moi, j’adore), bon cette fois je continue, le jovial Gustave concevait les individus en masse comme perdant certaines de leurs caractéristiques d’individus. Mais est-il possible que des individus se comportent comme une foule alors même qu’ils ne sont pas physiquement rassemblés ? Mais bien sûr, il n’est que de voir les sondages, qui vous composent des foules sur commande, ou l’Internet, qui crée des mouvements de foule d’un bout à l’autre de la planète entre des gens qui ne se sont jamais rencontrés.

Mais restons dans le monde réel, ou du moins physique (car après tout, de nos jours, qui peut dire ce qui est réel et ce qui ne l’est pas). L’autre jour, étant d’humeur sportive (le premier qui ricane, je l’assomme avec…), j’ai décidé de me rendre de BU au MIT à pied (je ne circule qu’entre des universités, c’est une question de principe). Il faisait assez beau, le jour commençait à décliner, et mon ordinateur ne pesait pas (encore) trop lourd sur mes épaules. J’ai donc commencé à marcher d’un bon pas (il faut une bonne demi-heure pour aller de l’un à l’autre) ; j’ai longé Commonwealth Avenue (qui a un petit côté Chang’an Jie, en moins large tout de même), puis j’ai traversé le pont-dont-j’oublie-toujours-le-nom, pour ensuite longer la Charles jusqu’au MIT. Ah, quelle délicieuse promenade. A ma droite, la rivière mordorée jouant avec le soleil couchant (à ma gauche une grosse quatre voies mais ça on va éviter de s’apesantir dessus), quelques avirons fendant allègrement l’eau et éclaboussant les petits canards qui barbotaient avec ardeur (oui, on peut barboter avec ardeur ; ça vous dérange ? Si ça vous dérange, je vous assomme avec…) ; de l’autre côté de la rivière, la skyline de Boston, qui représente si bien la ville, par la rencontre des maisons de briques et des gratte-ciels de verre, la poésie de son histoire alliée au dynamisme de son présent (ce blog vous est présenté par l’office de tourisme de Boston ; so you can call Beantown Beentown… si vous comprenez le jeu de mots, vous gagnez une casquette des Red Sox).

Et moi, au milieu de toute cette splendeur… tétanisée ! Parce que figurez-vous que je suis la SEULE à marcher. Derrière moi, devant moi, autour de moi fusent les joggeurs. Ils sont partout, leur ipod attaché à leur bras comme une poche de sang, rivé à leurs oreilles, leur T-shirt trempé de sueur, le rythme de leur foulées sur le macadam, j’ai l’impression d’être au cœur d’un organisme inconnu, mi-humain, mi-robot. Ils ont tous des T-shirts d’universités, de compagnies, sont tous labellisés, catégorisés, ils sont blancs, noirs, asiatiques, jeunes, vieux, maigres, gros, épuisés par l’effort, frais comme des gardons, seuls, en couple, entre amis. Ils sont tous différents et pourtant si similaires, et moi au milieu je suis seule, toute seule à regarder les canards, à ne pas avoir les joues toutes rouges, à lever les yeux vers le ciel pour capturer un peu de son coucher, alors que tout rose il disparaît à l’horizon. Ce sont des individus, pourtant ainsi ils perdent toute caractéristique individuelle. Je ne doute pas du fait que la majorité d’entre eux courent pour le plaisir, pourtant ils ont l’air de tant souffrir. J’en ai vu tellement déjà, dans le South End, à BU, à Cambridge, l’été, l’hiver, sous la pluie, la neige, imposer ainsi à leur corps cette routine peut-être admirable mais que je ne peux m’empêcher de trouver disgracieuse au possible. Et surtout, ce qui me fascine, dans cette terre de l’individualisme forcené, c’est cette capacité à se lancer dans n’importe quoi parce que c’est la mode, parce que c’est comme ça, parce que tout le monde le fait. Et ensuite à refuser une option publique d’assurance maladie… Oui, je sais, ça n’a aucun rapport. Désolée.

Ils courent, ils courent. Et bien évidemment, je me sens coupable de ne pas courir avec eux, de ne pas sentir mon corps ainsi se fatiguer dans l’air frais du crépuscule. Bien sûr si quelqu’un me demandait d’aller courir avec lui/elle, peut-être accepterais-je. Ne sommes-nous pas des bêtes d’habitude ? Cette course qui ne mène nulle part, après tout, est peut-être le plus beau symbole de l’existence humaine. Nous passons à côté de bien des choses, les yeux rivés vers ce qui se trouve devant nous et que nous ne voyons pas, brûlant d’atteindre ce but inconnu et lointain. Et lorsqu’enfin nous arrivons, nous n’avons pas même la force de nous réjouir. Nous nous jetons sur un lit, le corps et le cœur chaque fois un peu plus faibles.  (ça pourrait aussi symboliser autre chose, cette quête si longue pour un but peut-être dérisoire, qui n’apportera rien de définitif. Mais, chuuuttt…)

Thursday, September 24, 2009

Le monde entier est un théâtre

Pour certains, le mois de septembre représente le retour en cours, ou bien la rentrée parlementaire, ou bien encore un nouveau poste, un nouveau bureau. Balivernes que tout cela. Le mois de septembre, aux Etats-Unis, représente une seule chose : les season premières. Derrière ce mot si joliment érudit se cache un moment d’unité nationale à nul autre pareil. Qu’est ce que donc qu’une season première ? C’est le premier épisode de la nouvelle saison d’une série télévisée (ou d’un talk show). Le dernier étant, pour votre gouverne, le season finale. Pourquoi employer des mots étrangers pour désigner ce phénomène radicalement américain ? Vous me voyez incapable de répondre à cette question. Mais je me plais à imaginer un ex-graduate student devenu business executive (pour parler en bon français) et se disant : « comment créer un phénomène social ? En lui donnant un nom. Comment faire en sorte que ce nom soit original ? En prenant des mots étrangers mais pas trop, et en les américanisant mais pas trop. » Souvenirs de ses cours de français ? D’un mémoire de maîtrise sur « la première rencontre » chez Stendhal et Flaubert ? Nous ne le saurons sans doute jamais.

Mais j’entends déjà les soupirs résignés de mon public. Les premiers épisodes des nouvelles saisons ? So what ? So quelque chose, mes amis. Dans ce pays ou il est impossible de trouver un journal télévisé qui soit à peu près intéressant (me croirez-vous si je vous dis que le journal local de Fox est sponsorisé par… McDo ? Non ? Vous avez tort), où de toute manière tout ce qui ressemble à de l’information est enrobé de fiction (voir les spots pour « Live from the Battle Front », la série de reportages d’Afghanistan réalisés par Anderson Cooper, qui auraient pu servir de bande annonce pour un film de guerre hollywoodien), les séries sont ce qu’il y a de plus authentique (art du paradoxe, oui oui, simulacre et tout le tremblement). Et elles sont BIEN. Ne nous voilons pas la face. Elles sont très bien. N’en déplaise aux fans de Plus belle la vie, aucune série française n’arrivera jamais au petit doigt de pied d’une série américaine. Et pourquoi ? Parce que les Américains aiment raconter, là où les Français aiment penser. (C’est le quart d’heure « stéréotypes culturels ») Les Américains racontent, ils se racontent, ils se la racontent, bref, ils vivent de récits. Ils racontent de merveilleuses histoires sur leur propre fondation, pendant longtemps ils ont raconté de merveilleuses histoires sur la manière dont ils avaient traité les Indiens et les Noirs et pleins d’autres dans leur terre de liberté, de promesse et d’égalité, récemment ils ont raconté de merveilleuses histoires sur l’Irak, sur les armes de destruction massive. Et souvent, leurs histoires, on y croit, parce qu’elles sont si bien racontées. Les Etats-Unis sauvent le monde, les Etats-Unis sont le seul espoir de l’humanité. Beaucoup y ont cru. Certains en sont revenus. D’autres en sont revenus aussi, mais continuent à manger des doughnuts (intertextualité).

Dans les séries aussi, ils racontent. Mais là, au moins, c’est le but. Et oui, me direz-vous, certaines d’entre elles sont très conservatrices, mais d’autres sont plutôt progressistes, et oui c’est une manière de vivre par procuration, mais les romans c’est quoi ? Et non on ne peut pas comparer des séries télévisés aux chef-d’œuvres de la littérature, mais quand même c’est bien agréable pour passer une soirée, et c’est très addictif aussi. Il y en a pour tous les goûts : longues (trois quart d’heure), courtes (vingt minutes), hospitalières (Grey’s Anatomy, House, Scrubs), policières (Law and Order, NCIS, Criminal Minds), familiales (Desperate Housewives, Weeds), comico-intello (Arrested Development, Big Bang Theory)….

Je vous propose à présent un petit exercice. Saurez-vous reconnaître la série dont cet extrait est tiré ?

Le lieu : un restaurant branché dans une grande ville américaine

Les personnages : quatres femmes, entre 25 et 40 ans

L’heure : l’heure du dîner

 

Attablées autour d’une bouteille de vin rouge et de petits apéritifs (tartare de ton, crab cake, fromage de chèvre…), elles discutent. Appelons-les A, B, C et D.

B. demande à A. :

- Alors, ta semaine s’est bien passée ?

- Ne m’en parle pas. Ah, au fait, c’est fini avec Bob.

Les trois autres prennent un air désolé. A. reprend :

-       Non, non mais de toute manière je ne le sentais pas. Vous vous souvenez déjà la semaine dernière je vous avais dit que ce mec n’était pas net.

C. ose enfin poser la question :

- Mais qu’est-ce qui s’est passé ?

A. ouvre grand ses yeux bleus, secoue un peu ses longs cheveux noirs et dit :

- Il s’est avéré qu’il sortait avec une autre fille.

Au moment où elle dit ça, le serveur arrive avec la bouteille de vin, et ne peut réprimer un sourire. A. ne le prend pas mal :

-       Et oui, c’est ma vie. Resservez-moi, je le mérite.

Les quatre filles trinquent, aux hommes qui sont des salauds, aux filles qui méritent toujours mieux. A. continue :

-       Du coup je suis sortie avec un autre mec l’autre soir.

Les trois autres :

-       Raconte…

-       Fiasco total. Il habite juste à côté d’ici, il m’invite à boire un verre dans un bar où il va tout le temps. J’arrive. Bon, déjà il est avec un ami à lui, ce à quoi je ne m’attendais pas vraiment. On commence à discuter, et tout d’un coup arrive une superbe minette de vingt ans qui se met à lui parler de très près. Il s’excuse auprès de moi et me dit qu’il doit aller aux toilettes. Le copain est parti. Je me retrouve seule comme une idiote au bard à regarder dans le blanc des yeux la bouteille de whisky décorativement posée sur le comptoir. Le type revient, on sort, et là je lui demande qui c’est la fille. Il me dit que c’est juste une amie. Je dis ok. Il me dit qu’il n’aime pas le ton sur lequel je lui ai dit ok. Et que d’ailleurs il n’a pas très envie d’aller dîner avec moi finalement. Et il me plante sur le trottoir.

-       Ooooh.

Les trois en cœur. Re-vin, re-les hommes sont des salauds, re-les filles méritent toujours mieux. A l’autre bout de la table (c’est une grande table qu’on partage, c’est comme ça dans les restaus branchés), une femme, deux hommes et un enfant (pourquoi pas) qui n’ont rien perdu des déboires de A. et meurent d’envie d’entrer dans la conversation. Elle leur en offre l’opportunité en disant :

-       Du coup je vais me planifier un petit voyage à Napa Valley ce printemps avec une copine pour oublier tout ça.

La voisine, une blonde d’une petite quarantaine d’année, l’air très BCBG, s’exclame :

-       On en vient ! On y va tous les ans c’est formidable. Si vous voulez des conseils sur les dégustations, je peux vous en donner.

C. enchaîne :

- Je me suis toujours demandée comment font les gens qui vont là-bas. Il faut forcément avoir une voiture pour pouvoir faire la tournée des vignobles, en même temps au bout d’un moment on n’est plus vraiment en état de conduire.

La voisine répond tout à fait naturellement :

-       Nous on avait pris un chauffeur, comme ça c’est beaucoup plus simple.

A.   demande :

-       Mais je croyais qu’on n’avalait pas.

Le mari de la voisine saute sur l’occasion :

-       Bien sûr qu’on avale. Il faut toujours avaler.

Eclat de rire généralisé, entrecoupé de « quand même, il y a un enfant ». La voisine n’a pas tout compris :

-       Avaler quoi ?

Re-éclat de rire général. On en revient à la dégustation. Des noms de vignobles s’échangent, le carpaccio de thon se termine. Le serveur ressert A., et par la même occasion les autres. Avant de partir, elles saluent leurs voisins de table. Et s’en retournent chez elles, un peu zigzagantes. A. a le moral remonté, les autres sont heureuses d’avoir passé une bonne soirée.

 

Alors ? Alors ?

Je vous donne un petit indice. Elles habitent toutes dans le même immeuble. Elles ont toutes fait des études supérieures.

Et oui, c’était la season première des South End Smart Bitches (et non, je ne suis pas A.). 

Saturday, September 19, 2009

De l’importance du doughnut dans la formation du dispositif culturel américain


De manière générale, les écrivains se fondent, à des degrés divers, sur leur expérience personnelle pour écrire. Vous me voyez alors aux prises avec un dilemme que je n’oserais qualifier de cornélien. En effet, j’essaye, à travers mes modestes écrits, de vous distraire, de vous émouvoir, de vous instruire (si je voulais vraiment faire mon intéressante, j’écrirais directement placere, movere, docere, mais ma modestie innée m’empêche de faire ainsi étalage de mon érudition), et ce en évitant autant que possible de vous parler de « l’éléphant dans la pièce », comme on dit ici, à savoir ma THESE. Qui par ailleurs pourrait au mieux remplir l’un de ces objectifs (à vous de deviner lequel). Je me trouve donc dans l’obligation de trouver des sujets alternatifs, ce qui se révèle parfois fort ardu, dans la mesure où mon humble existence se déploie entre les murs de mon appartement et ceux de diverses universités, où j’erre telle une âme en peine à la recherche d’illuminations successives me permettant éventuellement de remplir les trous béants de mon plan détaillé.
Comme les « cultural studies » sont fort à la mode, je vais donc m’atteler à la difficile tâche de vous donner un aperçu de l’importance du doughnut (également épelé, dans cette terre où l’orthographe est à la langue ce que le gouvernement est à la politique – on en a parfois besoin mais on aimerait pouvoir s’en passer - donut) dans la culture et l’imaginaire américains. Pour le commun des mortels, le doughnut est la pâtisserie dans son plus simple appareil : de la pâte frite saupoudrée de sucre, dans laquelle on creuse un trou pour lui donner sa forme si caractéristique. Ici cependant, elle peut prendre les formes les plus diverses : le doughnut peut être fourré à la confiture, à la crème pâtissière, glacé, roulé dans la cannelle, saupoudré de petits confettis de sucre multicolores, tartiné de « chocolat » (croyez-moi, les guillemets sont indispensables). Actuellement on trouve même des doughnuts tubulaires, ou encore des petits doughnuts ronds, qui correspondent au trou dans la pâte du doughnut original.
Mais que signifie le doughnut ? Le doughnut, c’est notre vie à tous. Sa forme circulaire représente la routine, le cercle infini de la vie, la fécondité, alors que le trou que l’on creuse en son centre est un espace de possibilités, d’initiatives, et peut également avoir une signification plus coquine pour ceux qui ont l’esprit mal tourné. Le doughnut, c’est l’offrande, le pain que l’on sacrifie aux dieux, que l’on frit pour leur montrer que l’on est riche, puis que l’on sucre pour manifester toute la douceur de notre âme, douceur que l’on aimerait communiquer au monde qui nous entoure, et qui est parfois si cruel. C’est aussi un symbole d’union dans la diversité, de par les multiples formes et couleurs qu’on peut lui donner. Un manuscrit non publié de Lincoln montre que, dans une version préparatoire du célèbre discours de Gettysburgh, le président américain aurait mentionné le doughnut comme symbole de la nécessaire réconciliation du nord et du sud.
Objet de culte, le doughnut est également vecteur de lien social. En effet, les deux principaux vendeurs de doughnuts sont Dunkin’ Donuts et Krispy Kreme. Ces établissements sont souvent situés dans les stations de métro, dans les gares, dans les aéroports, là où les gens se rencontrent, ou bien dans des ruelles sombres où l’on n’espèrerait jamais trouver quelque chose à se mettre sous la dent. Les Dunkin’ Donuts en particulier sont des espaces populaires, souvent peuplés de gens au portefeuille mal garni, qui se rassasient grâce à la formule économique « deux doughnuts et un café » (le café et le thé de chez Dunkin’ mériteraient un essai à part). Mais on y trouve aussi des businessmen en costard, qui arborent toujours un air un peu coupable, mais ne peuvent s’empêcher de s’adonner à ce plaisir, et mordent dans leur doughnut en faisant attention de ne pas mettre de sucre sur leur cravate.
Le doughnut est devenu un outil scientifique incomparable. En sociologie par exemple, on parle du « syndrome du doughnut » pour évoquer la migration des populations urbaines vers la banlieue, et le délaissement des centres villes qui en découle. Le doughnut pourrait également être utilisé en littérature, pour signifier la recherche de la forme parfaite, impossible à atteindre, toujours trouée en son centre ; en psychanalyse, le trou étant la manifestation de l’inconscient, de ce paradoxe inhérent à l’esprit humain qui fait qu’il ne peut voir le vide menaçant qui l’habite.
Il faudrait ensuite pousser plus loin l’analyse, la classification, en essayant d’effectuer des études comparatives entre, par exemple, l’orientation politique des individus et leurs préférences en matière de doughnuts. Peut-être découvrirait-on alors que les gens de droite préfèrent le doughnut classique, alors que ceux de gauche ont tendance à y ajouter toutes sortes d’accessoires pour le rendre différent. Ou, au contraire, peut-être que les gens de droite, désirant montrer leur esprit d'initiative, et leur richesse, créeraient des doughnuts aux multiples goûts et couleurs, "chacun d'entre vous est unique, chaque doughnut est unique" là où les gens de gauche préfèreraient le doughnut le plus pauvre, le plus simple, plutôt que celui qui étale ainsi sa richesse de manière insolente, et inscriraient dans la constitution le "droit au doughnut" pour tous. 
Ainsi, le doughnut est au cœur de la culture américaine, de la manière dont les gens se perçoivent, et perçoivent leur pays. Les Etats-Unis eux-mêmes ont dans l’esprit de certains la forme d’un doughnut, le Midwest étant ce coeur des ténèbres dans lequel on n’ose s’aventurer de peur de tomber dans un précipice d’inculture et de fanatisme.
Dites-moi quel est votre doughnut et je vous dirai qui vous êtes.  Et ne me dites pas que les doughnuts sont une création du Malin, qu’ils puent l’huile de friture et sont mauvais pour à peu près tout ce que le corps humain compte d’organes. Je vous répondrais : certes, mais on y revient toujours. On les trouve immondes, et pourtant, avant même de s’en rendre compte, on plonge ses dents dans leur pâte si douce, on sent le sucre courir dans nos veines, nos artères se rétrécir, notre souffle se raccourcir.
Le doughnut est une expérience. Chaque morceau nous rappelle que nous sommes mortels, tout en étant le témoignage (presque) vivant du génie de l’esprit humain.



NB : Le doughnut tient également une place capitale dans l’histoire américaine. Il n’est que de songer au célèbre discours de J.F. Kennedy à Berlin le 26 juin 1963, lors duquel le président américain prononça cette phrase gravée dans toutes les mémoires : « Je suis un doughnut ». En version originale : « Ich bin ein Berliner ! » Un « Berliner » en effet est, en allemand, un beignet. Si l’on effectue une équivalence culturelle, processus fréquent en traduction (par exemple lorsqu’on préfèrera traduire « you’re welcome » par « je vous en prie » plutôt que par « bienvenue ! », n’en déplaise à nos amis québécois. Voir F. Grellet, Initiation à la version anglaise. Paris : Hachette, 1993, p.128)



Sources
(à cette adresse, vous pouvez créer votre propre doughnut. Essayez, c’est rigolo !)

Tuesday, September 15, 2009

La colocataire



Une version quelque peu romancée de mes péripéties immobilières...


La télévision délivre les nouvelles du jour, d’un ton sensationnel. Armée de son bol de café fumant, Anna écoute d’un air distrait. L’écran n’est qu’un fouillis de couleurs et de mouvement dans le coin droit de son champ de vision. Ses yeux, eux, sont rivés sur un autre écran, celui de son ordinateur. La page d’accueil de sa messagerie est désespérément vierge. Aucun nouveau message n’est venu l’illuminer au cours des vingt dernières minutes. Un autre onglet est ouvert sur un site de petites annonces immobilières.

Jaycee Lee Dugard, kidnappée en 1991, a été retrouvée.

Anna se demande quand elle va enfin pouvoir déménager, pour de bon cette fois. Dans sa chambre d’hôtel, sa valise ouverte semble arborer un sourire moqueur. Ses vêtements sont éparpillés sur le lit, sur la chaise, ils attendent avec impatience des cintres, une armoire, une commode, qui tardent à se matérialiser.

Son ravisseur, Philip Garrido, l’a séquestrée pendant dix-huit ans et lui a fait deux enfants.

Par réflexe, elle clique sur le bouton « Rafraîchir », mais son ordinateur refuse de lui donner satisfaction. Elle ne peut croire qu’elle devra se contenter de ce qu’elle a vu jusqu’à présent. Des chambres miteuses, aux murs sales, aux meubles vieillots et brinquebalants, dans des quartiers douteux, pour un loyer rien moins que modeste. Comment font donc les étudiants pour se loger dans cette ville ?

Garrido a été appréhendé par la police alors qu’il prêchait devant une école avec ses deux enfants.

Dehors, le ciel bleu la nargue, lui promettant des nuits tièdes, quel besoin d’avoir un toit au-dessus de sa tête lorsqu’il fait si beau dehors ? Viens donc dormir à l’ombre de mes nuages. Mais elle connaît bien Boston. D’ici un mois, au mieux, le ciel bleu deviendra traître, le soleil resplendissant ne promettra plus de chaleur réconfortante, mais dardera ses rayons comme autant de stalactites, écorchant le visage à chaque mouvement.

L’officier de police qui l’a arrêté s’est dit intrigué par cette famille étrange, où le père promettait le salut éternel alors que les enfants, anormalement pâles, arboraient un visage totalement privé d’expression.

Il faut qu’elle trouve, il faut qu’elle trouve, sinon jamais elle ne réussira à se mettre à travailler. Elle relit à nouveau le message qu’elle a envoyé des dizaines de fois :

Bonjour,
Actuellement étudiante en littérature américaine, je serai à Boston jusqu’au mois de décembre, et cherche un endroit où habiter. J’ai déjà habité à Boston, et n’aurai donc pas besoin d’aide pour m’orienter. Je suis quelqu’un de facile à vivre, je passerai beaucoup de temps dans mon bureau à BU, mais j’aime aussi me détendre de temps en temps!
La chambre est-elle meublée? Quand pourrai-je venir la visiter?
Merci beaucoup
Cordialement
Anna

Comment résumer sa vie, sa personnalité en quelques lignes ? Il ne faut pas trop en dire, sinon les gens vous prennent pour une folle. Il ne faut pas envoyer un message totalement froid et impersonnel, sinon il croient que vous ne voulez pas vraiment la chambre, ou que vous êtes une Française arrogante et coincée. Les lois de la politesse sont encore bien mal définies sur le Net, et il est très difficile pour Anna de s’adapter au ton jovial qu’affectent les Américains dans toute leur correspondance. Les professeurs d’université veulent être appelés par leur prénom, tout n’est que « Hi » et « Take care », même lorsque que les gens ne se connaissent pas, même quand ils ne se sont jamais vus.

Pourtant, il faut qu’elle trouve. Il faut qu’elle trouve, mais pas n’importe quoi. Pas de rats, pas de cafards, pas de matelas rempli de puces, pas de colocataires fêtards qui rentreront ivres morts une nuit sur deux, ou organiseront des fêtes dans l’appartement tous les weekends. Ces prérequis lui ont semblé tout d’abord assez raisonnables. C’était sans prendre en compte ce que le marché, le merveilleux marché, libre et concurrentiel, a à lui offrir. Certes, elle n’a pas vu de rats, mais elle s’est trouvée dans des environnements qui certainement leur étaient favorables. Elle a vu des bouteilles de bière traîner un peu partout, elle a vu des taches suspectes sur les matelas qu’on lui a proposés, elle a vu des portes d’entrée dont la serrure avait été plusieurs fois forcée. Elle est toute prête à renoncer. A aller mendier un canapé chez des amis. Voire à reprendre un vol pour Paris.

Encore deux visites ce weekend. Encore deux sourires à se plaquer sur le visage, pour ne pas laisser voir la déception, voire le dégoût, qui l’habitent. Offrir un masque de satisfaction, dire d’un ton enjoué « je vous rappellerai », comme si elle pouvait choisir, comme si un vaste éventail de possibilités s’offraient à elle. Autant s’éventer avec une plume de pigeon.

Prenant son courage à deux mains, elle sort, et se dirige vers le métro. Plutôt que de tourner en rond dans sa chambre éphémère, mieux vaut aller repérer le quartier de sa peut-être future maison. Dans la rue, elle croise des joggeurs courageux, des familles en goguette, des sans abri traînant après eux des chariots contenant toute leur vie. Elle songe un moment à les aborder, à leur demander comment ils vivent, s’ils pourraient éventuellement l’accueillir dans un de leurs repères. Son cerveau échafaude les hypothèses les plus improbables. Elle pourrait laisser ses affaires chez des amis, dormir de temps en temps chez eux, et le reste du temps s’établir dans la bibliothèque de Harvard qui est ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle pourrait aller habiter à New York, où elle connaît davantage de monde, et faire des aller-retours dans les périlleux bus de Chinatown, qui ne connaissent ni les ceintures de sécurité ni les limitations de vitesse. Elle pourrait, plus simplement, oublier tout cela, arguer d’une urgence familiale et s’en retourner chez elle, de l’autre côté de l’Atlantique, avec au creux de l’estomac la grosse boule encombrante de l’échec.

Le métro finit par arriver. En fait de métro, il s’agit plutôt d’une sorte de tramway partiellement souterrain, souvenir du début du siècle. Le métro de Boston est le plus vieux des Etats-Unis, et la green line, la ligne verte, est un vestige des temps anciens. On en arrive à se demander si ses wagons brinquebalants sont classés au patrimoine municipal. Son itinéraire est si complexe qu’on a cru bon de le diviser en quatre branches, diminuant du même coup les chances pour les malheureux passagers attendant sur le quai de voir arriver la rame qui les mènera à leur destination. Une rame qui a pour caractéristique de s’arrêter aux diverses stations, en toute logique, mais aussi entre les stations, pour reprendre son souffle. Cette vieille dame accueille donc Anna en son sein, et se met péniblement en route. Anna sort un livre, oubliant un instant que la ligne verte exige de la part de ses passagers une attention complète. S’ils ont le malheur de vouloir lire, de nouer une conversation avec leur voisin, ou de vouloir changer de place, soudain elle fait un écart, s’arrête brusquement ou au contraire accélère, les rappelant à leur condition humaine. Certains tombent, d’autres trébuchent, d’autres encore se trouvent dans l’inconfortable situation d’avoir à vider leurs tripes sur son sol immaculé.

Au bout d’une demi-heure de roulis, Anna arrive finalement à destination. Ou du moins à la station de métro la plus proche, d’après l’infaillible googlemaps, de sa destination finale. Prévoyante, elle s’est munie d’un plan de la ville pour la suite de son aventure. Qu’elle déplie. Se rendant compte du même coup que le plan en question juge bon de se terminer exactement là où elle se trouve. Elle se prépare donc à s’aventurer en terra incognita, va jusqu’à se demander si le territoire qu’elle s’apprête à traverser a jamais été cartographié par un courageux géographe, muni de boussole et de papier millimétré. Autour d’elle, rien que de très normal : des cafés, des restaurants, beaucoup d’étudiants qui se promènent. Elle tente de se souvenir de la disposition des rues. Continue sur l’avenue principale, pour ensuite bifurquer, et se trouver face à… une autoroute. Qu’à cela ne tienne, elle prend la passerelle qui la surplombe, couverte de tags et parsemée de seringues. Le quartier doit être plein de diabétiques. Ce qui, aux Etats-Unis, n’a rien de particulièrement étonnant.

Une fois la passerelle traversée, elle se retrouve dans un quartier charmant, aux coquettes maisons de bois blanc, strié de petites allées où de rares voitures passent à une allure d’escargot. Au bout de quelques mètres, elle aperçoit le nom de la rue correspondant à l’adresse où elle doit se rendre dans quelques heures. Elle soupire. La perspective de devoir marcher vingt minutes pour arriver jusqu’au métro, en traversant la passerelle sur l’autoroute, matin et soir pendant trois mois, sans parler de l’absence totale d’un quelconque magasin à l’horizon, lui font mal augurer de la suite des opérations. Qui plus est, elle se souvient que l’annonce précisait que la chambre était meublée mais ne disposait ni d’un matelas ni d’un bureau. Ce qui donne au terme « meublée » un sens jamais imaginé auparavant.

Anna décroche son téléphone. Appelle sa future non-colocataire, et lui annonce d’une voix enjouée qu’elle est vraiment désolée, mais qu’elle a déjà trouvé une chambre, et qu’elle ne pourra donc pas venir ce soir. En raccrochant, elle réprime un sanglot. Now what ?

Il ne lui reste plus qu’une chance, qu’une toute petite planche de salut. Le second appartement qu’elle doit visiter se trouve, lui, sur la rue principale, celle qui mène à l’université. Il est donc tout proche du métro, ce qui est un avantage. Elle revient sur ses pas. Entre temps, la nuit est tombée, ce qui rend la promenade sur la passerelle au-dessus de l’autoroute nettement moins folklorique et beaucoup plus angoissante. Pour se sentir moins seule, elle appelle le jeune homme qui a répondu à son mail, et lui demande si elle peut passer un peu avant l’heure prévue. Arrivée devant l’immeuble, Anna sent son corps tout entier se décontracter légèrement. L’immeuble est joli, apparemment refait récemment. Dans l’entrée, la moquette affiche un bleu marine insolent, sans taches de javel, sans moutons de poussière de la taille d’un gant de boxe.
- Salut !
- Salut !
- Entre, entre, je vais te faire visiter.
- Merci
- Tu veux quelque chose à boire ? Un verre d’eau ? Un jus de fruit ? Attend, je vais d’abord te faire visiter, et après on s’assiéra pour discuter.

Sa tête est ornée d’un bandana, il porte un pantalon vert d’eau que l’on croirait volé à une infirmière, et ses yeux bridés lui sourient. L’appartement est charmant, le salon est décoré de toutes sortes d’objets hétéroclites, et en son centre trône une télévision qui doit avoir à peu près le même âge que le métro de Boston. Le canapé a l’air sympathique. La chambre n’est pas très grande, mais elle semble confortable, et les meubles, une commode, un lit, un bureau, sont neufs.
- Maintenant je te propose quelque chose à boire, et cette fois je vais te le donner.
- Je prendrais bien un verre de jus de fruit, si tu en as.
- D’habitude, je fais mes jus de fruit moi-même, mais là je n’ai pas eu le temps. J’ai du fruit de la passion-pomme, si ça te va.
- C’est parfait.
- Un jour je te ferai goûter mon cocktail de fruits personnel. Tu verras, c’est délicieux.

Il l’emmène dans sa chambre, qui est une sorte de compromis entre un temple bouddhiste et un grenier de grand-mère. On y trouve un très grand lit, sur lequel sont éparpillés des papiers et des vêtements, peu de livres, des tapis accrochés au mur, des vases de différentes tailles et de différentes formes, un petit bouddha, un livre sur l’érotisme et un énorme fauteuil avec repose-pieds, où il la prie de s’installer. Anna, sceptique, répond qu’elle préfère la chaise, pour éviter de renverser du jus de fruit partout.

Ils discutent, de tout et de rien, d’elle, de lui, qui est professeur de danse mais qui songe à devenir agent immobilier, qui s’intéresse un peu à tout, qui recherche avant tout dans la vie son bonheur et celui des autres. Elle l’écoute tout d’abord avec méfiance, puis se laisse prendre à son ton enjoué, à son rire communicatif, et se rend compte que selon toute vraisemblance, il n’est pas attiré par elle, ni par aucune personne possédant ses caractéristiques sexuelles. Elle se détend, regrette presque de ne pas avoir accepté de s’asseoir dans le fauteuil. Et décide qu’elle a enfin trouvé sa maison. L’autre colocataire, une jeune étudiante allemande, arrive à ce moment-là, la salue, lui demande si elle veut un des cookies qu’elle vient d’acheter, pousse un petit cri admiratif quand elle apprend qu’Anna enseigne l’anglais en France, et s’excuse de devoir rentrer dans sa chambre pour relire ses cours de la journée.

Anna annonce à William (elle apprécie qu’il ne lui demande pas de l’appeler Bill) qu’elle va prendre la chambre. Il en est ravi, lui demande si elle veut la revoir, ou poser d’autres questions. Mais non, la décision est prise. Elle emménagera le lendemain.

Joie de faire sa valise pour la dernière fois ! Elle promet à chacun de ses vêtements qu’il pourra bientôt se prélasser dans une vaste commode, ou pendre élégamment d’un cintre en plastique sans araignées importunes. Le lendemain, elle emménage. Le soleil, toujours radieux, la félicite de sa bonne fortune. Sa valise lui tiraille le dos, mais bientôt elle la rangera, elle n’aura plus à contempler tous les matins ce témoin de ses errances. Arrivée à l’appartement, elle trouve William qui l’aide à monter sa valise, et Kirsten qui propose de lui prêter son sèche-cheveux, et s’excuse d’avance si par hasard elle la dérange le matin en se douchant.

Elle ouvre la porte de la chambre. Elle se souvient que la chambre n’était pas très grande. Et qu’elle l’a vue de nuit. La chambre comporte, comme dans l’image qu’elle en a gardée, une fenêtre. Mais, à un ou deux mètres seulement de cette fenêtre se dresse un mur de briques, impénétrable. Le soleil a beau faire des efforts, aucun de ses rayons ne parvient à se frayer un chemin dans l’interstice. La chambre est plongée dans l’obscurité ; il est onze heures du matin.
Anna se sent trahie. Par le soleil, par la chambre, par elle-même, mais elle cache sa déception devant les deux autres, qui lui sourient avec bienveillance. La blondeur de la jeune fille, les yeux bridés du jeune homme, la blancheur de leur sourire, tout semble augurer d’une cohabitation fabuleuse, faite de fous rires impromptus autour d’un bol de soupe, de débats animés devant la télévision, de petits services rendus sans même avoir été demandés. Elle commence à défaire ses valises, s’émerveille à nouveau de la propreté de la chambre, de la facilité avec laquelle les tiroirs de la commode s’ouvrent et se referment, du confort du matelas nouvellement acheté. Après tout, l’obscurité lui permettra peut-être de dormir davantage le matin, et l’hiver, de toute manière, il fera nuit quand elle quittera la chambre et nuit quand elle y rentrera.

Ayant pris possession de ses nouveaux quartiers, Anna part travailler, profitant du soleil pour se rendre à pied à l’université, et constater avec plaisir qu’elle y arrive en moins de vingt minutes. Le soir, heureuse à l’idée d’avoir enfin un chez elle, elle rentre d’un pas sautillant, en passant par le supermarché faire ses courses, en essayant de repérer quelques restaurants ou quelques cafés où elle pourrait sortir avec ses colocataires, à présent qu’elle n’est plus seule.

Elle rentre à l’appartement. Il est vide. Elle ouvre la porte de sa chambre. Allume la lumière. Et détourne son regard de la fenêtre aveugle, avec un peu de honte, comme si elle avait refusé de lever les yeux sur un homme lui demandant l’aumône. Elle entend une clé dans la serrure. C’est Kirsten. Anna va la voir dans la cuisine, commence a discuter avec elle. Cette jeune fille est décidément d’une désarmante gentillesse. Elle complimente Anna sur ses dons de cuisinière, qui ne sont pourtant pas la première de ses qualités. Lui demande ce qu’elle va préparer. Ce sont de banales escalopes de poulet panées, arrosées de marsala, accompagnées de broccoli cuits au micro onde. Mais Anna prend plaisir à manier la viande devant Kirsten, à la retourner dans la panure avant de la disposer dans la poêle emplie de beurre grésillant. Elle se souvient de ses tristes soirées ces derniers jours, seule devant son bol de nouilles instantanées, essayant désespérément de s’orienter dans le labyrinthe de chaînes du câble américain.

Après dîner, Anna se détend en regardant quelques épisodes de séries sur son ordinateur, puis se prépare à aller se coucher. Le matelas est confortable, la couette douce comme la joue d’un enfant. Un soupir de soulagement se coince dans sa gorge, au moment où une longue sirène retentit. Anna se lève, va voir dans le couloir pour voir si l’alarme anti-incendie s’est déclenchée chez eux. Mais le couloir est plongé dans l’obscurité, seul un fin rai de lumière laisse entendre que Kirsten n’est pas encore couchée. Anna se recouche. Et tout à coup, entend. Entend tout ce qu’elle n’avait pas entendu jusque là, parce qu’elle avait son casque sur les oreilles, parce qu’elle riait, discutait avec Kirsten. Les sirènes, les conversations des gens dans la rue, le bruit des freins, les jurons avinés de ceux qui rentrent de boîte. TOUT. Comme si tout à coup la nuit bostonienne avait élu domicile dans sa petite chambre, devenue caisse de résonance pour tout ce joyeux monde. Anna se tourne et se retourne, sans parvenir à trouver le sommeil. Comment faire ? C’est pourtant elle qui l’a choisie, cette chambre. A travers les stores, elle entr’aperçoit le mur, menaçant, qui lui promet des journées entières d’obscurité, des weekends passés sous la couette, à pleurer son amant lointain, sa famille éclatée aux quatre coins du monde, ses amis qui la délaissent, seule dans le noir, ne se doutant même pas qu’au-dehors, peut-être, le soleil brille pour les autres.

Il n’y a pourtant pas de solution. Comment a-t-elle pu se laisser entraîner à accepter une chambre pareille. Le loyer est cher, en plus. Et, tout bien réfléchi, le quartier ne lui plaît pas beaucoup. Trop d’étudiants, trop jeunes, trop enclins à faire la fête. Elle a besoin de calme et de sérénité. Pour travailler. Pourtant, elle l’a choisie, cette chambre. Elle avait l’air si mignonne, et les colocataires si sympathiques. Oui, les colocataires. A présent qu’elle y repense, peut-être étaient-ils un peu trop sympathiques. Peut-être y a-t-il quelque chose là-dessous. Son cœur commence à battre plus fort. Il résonne jusque dans sa tête. Pourquoi ont-ils été si gentils ? n’est-ce pas parce qu’ils ne trouvaient personne à qui faire accepter cette chambre ? William n’a presque rien dit quand elle lui a annoncé qu’elle ne restait que trois mois. D’ailleurs, c’est à lui qu’elle a donné l’argent. Et non pas à la compagnie qui possède la maison. Elle n’a aucune garantie. Personne vers qui se tourner. Son cœur bat de plus en plus vite, elle sent la sueur qui commence à l’inonder. L’argent, l’obscurité, le bruit, les escalopes de poulet, le jus de fruit. Tout se tient, tout va ensemble, elle ne peut plus rien faire, elle est coincée dans ce trou, et elle l’a creusé elle-même. La couette l’étouffe, elle la rejette. Toujours tout tourne dans sa tête. Il faut qu’elle leur parle, qu’elle leur dise. Mais que vont-ils lui répondre ? Tu l’as voulue, tu l’as eue.
Soudain, elle entend du bruit devant la porte de sa chambre. Elle se lève, en essayant de ne pas faire craquer le parquet. Ce sont… oui, ce sont des chuchotements. Ils sont là, tous les deux, ils chuchotent. Elle colle son oreille contre la porte, mais ne saisit rien de ce qu’ils disent. Ils parlent d’elle, c’est certain. Sinon pourquoi tant de messes basses ? Les voix s’éloignent. Elle sort de la chambre, faisant mine d’aller aux toilettes. William est en train de rentrer dans la sienne ; Kirsten le suit, sa tresse blonde oscillant dans l’obscurité du couloir. Ils ne parlent pas à Anna, ne lui font pas signe, comme s’ils ne la voyaient pas. La porte de la chambre se referme. Anna y colle son oreille. Toujours les chuchotements. Elle se rend aux toilettes, observe la sueur qui coule de son front dans le miroir, son visage défait, les mèches de cheveux collées à sa nuque, à ses joues. Elle est brûlante. Elle rentre dans sa chambre. Son cœur bat la chamade, elle l’entend partout, dans sa tête, dans son ventre, dans ses mains, mêlé aux bruits de la rue, aux chuchotements des deux autres. Tout ça est impossible, elle s’est mise entre leurs mains, comment a-t-elle pu, tout était si évident. Les sourires, la gentillesse, la chambre propre, les meubles neufs. Tout était si évident.

Le lendemain matin, Anna se rend dans la cuisine. William l’accueille, avec un sourire radieux, et un bol de café fumant.

Friday, September 11, 2009

D’un château l’autre

J’entends d’ici les cris de surprise qui vont accueillir l’apparition de ce nouveau texte. Encore ? Mais que peut-elle bien avoir à nous dire, à présent qu’elle est installée, qu’elle a une chambre, un bureau et une carte orange (qui s’appelle ici la « carte Charlie », parce que c’est les Etats-Unis et que tout est beaucoup plus rigolo) ? Elle ne va quand même pas nous raconter ses recherches. Mon Dieu ! Je le sens venir, elle va nous parler de sa thèse. Toute cette introduction un tant soit peu intéressante n’était faite que pour nous attirer dans ses filets. A présent, nous allons avoir droit à Dos Passos matin, midi et soir.


Détrompez-vous, gens de peu de foi. Et sachez que, contrairement au commun des mortels, nous, artisans de la plume, nous mettons en quatre pour notre public (même s’il comprend moins de quatre personnes). Nous allons chercher l’aventure si elle ne vient pas à nous. Nous nous rendons la vie impossible pour vous procurer quelques instants de bonheur, pour faire naître en vous un éclat de rire qui, même s’il retentit à nos dépens, délie un instant les nœuds de notre esprit pour lui offrir une once de satisfaction (c’est notre côté masochiste).


Donc, venons-en aux faits. Je suis très contente car j’ai trouvé une chambre avec des colocataires sympas. Je m’apprête à déménager, tout en étant un peu déçue d’avoir rencontré mes voisins du South End la veille de mon départ. Je refais ma valise, qui, forcément, est déjà plus lourde qu’il y a une semaine (non, non, je n’ai pas encore acheté de livres), j’appelle mon petit taxi, et je lui dis de me mener jusqu’à ma nouvelle demeure. Mon colocataire m’accueille, prend gentiment ma valise sans se faire une luxation, et me mène jusqu’à l’appartement. Il ouvre la porte, je me souviens du couloir, du salon sur la gauche, de la cuisine sur la droite, de ma chambre presque en face de la porte d’entrée. Je me souviens de ma chambre. J’ouvre la porte. Me souvenais-je vraiment de ma chambre ? Dans mon souvenir, elle n’était pas très grande ; dans la réalité elle l’est encore moins. Dans mon souvenir, elle avait une fenêtre ; dans la réalité, elle a une fenêtre… qui donne sur un mur. Et le pauvre soleil n’arrive pas à se glisser jusqu’à mon lit ni à mon bureau. Il me crie qu’il essaie, qu’il n’arrête pas d’envoyer des rayons qui s’écrasent sur le mur avant d’arriver jusqu’à chez moi. Mais je l’entends très mal, car le bruit de l’avenue couvre ses paroles. Le bruit de l’avenue couvre également mes pensées.


Parfois, on se réveille le matin, à côté de quelqu’un que l’on a rencontré la veille. On se souvient d’elle (ou de lui), sous les lumières de la boîte de nuit, jolie, charmante, on avait discuté, les quelques mots qui étaient parvenus à franchir le mur de musique étaient intelligents, sympathiques drôles. Ce matin, dans la lueur blafarde du soleil d’automne, sa tête sur l’oreiller a l’air fatiguée, ses cheveux sont épars. En y réfléchissant, les discussions hier n’étaient peut-être pas si intéressantes, peut-être que le sentiment de joie ne venait pas des mots prononcés mais des cocktails que l’on tenait à la main. On la regarde, on ne la déteste pas, on ne la méprise pas, car on a encore en tête l’image de la veille ; on éprouve alors un drôle de sentiment de tendresse, de compassion, et pourtant, on sait qu’il va falloir la quitter.


La chambre a fait ce qu’elle a pu. Mais je n’ai pas dormi. Je me suis réveillée le matin, vers six heures, désemparée par cette découverte, par le fait que j’avais fait un choix, et que ce n’était peut-être pas le bon. J’ai pesé le pour et le contre. J’ai consulté à droite, à gauche. Je me suis rongée les ongles, j’ai fumé des cigarettes, j’ai sacrifié un écureuil (une de ces affirmations est fausse, saurez-vous retrouver laquelle ?). Mais il a bien fallu me rendre à l’évidence. Il allait falloir partir. Retourner dans ma belle maison, qui se révélait à présent être disponible. Renoncer à la vie étudiante pour le bobo-chic. Me rendre compte, encore une fois, que ma jeunesse était en train, tout doucement, de s’en aller.

Le grand philosophe chinois Bai Xia m’a dit un jour : « Tu as fait une erreur ? Ca me rassure, ça prouve que tu es humaine. »


Je préférais quand je ne l’étais pas…

Wednesday, September 9, 2009

L’art de la conversation


Les Français sont réputés pour leur art de la conversation. Cependant, force est de constater qu’ils n’utilisent leur talent que dans des circonstances bien précises. Entre amis, autour d’un verre de vin ; entre collègues, devant la machine à café ; dans des romans policés ou des films « d’auteur » où les dialogues ressemblent à des bijoux finement ciselés que personne ne porterait dans la vraie vie. Ici, la situation est fort différente. Les gens se parlent, partout, souvent, pour ne rien dire la plupart du temps, mais ces petits riens que l’on s’échange ont quelque chose de charmant, surtout lorsqu’on est seul et que l’on recherche à tout prix le contact humain. Cela peut se passer dans un magasin (« bonjour, comment allez-vous ? Je peux vous aider ? »), dans le métro (« à quelle station descendez-vous ? Vous voulez vous asseoir ? »), dans la queue du supermarché (« moi aussi, c’est ma marque de cookies préférés »)…


L’autre jour, je me suis lancée dans une improbable expédition avec mon futur colocataire, un Taïwano-californien volubile, extraverti, obsédé par la nourriture et en cela très chinois, et un parodontiste grec (spécialiste des gencives) qui a fait une partie de ses études à Nancy (incroyable mais vrai) et une autre à Boston. Au menu : homard et océan, avec un brownie géant pour couronner le tout. A Marblehead, alors que nous admirons l’étendue bleutée de l’Atlantique, nous demandons à un monsieur de nous prendre en photo, et tout de suite la discussion s’engage. Il dirige l’association des artistes de Marblehead et a un projet de collaboration avec Grasse, autour de la figure de Lafayette qui apparemment a passé du temps dans les deux villes. Il nous conseille des endroits à voir sur la côte, nous demande d’où l’on vient, nous apprend que sa famille est d’origine grecque et aligne des noms de lieux au bénéfice de Dimitri, qui hoche la tête avec approbation. Un peu plus tard, on demande à une dame des conseils sur où déjeuner ; elle nous recommande le restaurant local, The Barnacle, où l’on peut manger dehors, avec vue sur l’océan ; puis nous conseille d’éviter Gloucester où se tient un festival de bateaux de pêche (schooner festivals, je découvre au passage après avoir lu le mot tant de fois dans Melville ou Conrad qu’il se prononce « skooner » et non « shooner » comme je le croyais) avant de me confier qu’elle adooore la France et y a passé sa lune de miel, et de nous saluer d’un « au revoir » tout à fait américain.


Mon colocataire conduit, je co-pilote, il fait des commentaires sur tout, de la couleur du T-Shirt d’une joggeuse (« hello Miss Purple ») aux putois écrasés sur la route, en passant par les maisons à vendre (il est vrai qu’elles sont fort nombreuses), le temps (magnifique) et les « locaux » (qui doivent vraiment déprimer en hiver). Comme les enfants, il lit les panneaux et les enseignes à voix haute, et développe avec enthousiasme les idées les plus improbables, concluant inévitablement ses tirades par un rire haut perché et communicatif. Parmi ses idées fantasques : acheter une énorme maison à partager au bord de l’eau à Marblehead (quand je lui dis que le trajet depuis Paris est un peu long, il semble trouver l’objection mesquine), ouvrir un musée sur le modèle du sushi-bar, où les œuvres tourneraient sur un tapis roulant que l’on arrêterait selon celle que l’on veut admirer, ou encore transformer sa télévision en aquarium à homards.


Cette facilité à parler, à communiquer, si elle est souvent superficielle, n’en est pas moins fort agréable pour quelqu’un qui, comme moi, n’éprouve aucun plaisir à faire des expériences si elle ne peut ensuite les partager. Dernier exemple de cette volubilité américaine. Hier soir, je descend dans la rue fumer une cigarette (on ne fume pas dans les maisons américaine) et je tombe sur deux hommes en train de faire de même, un verre de vin à la main, à leurs pieds un chien blanc totalement ridicule, qui fait à peu près la taille d’un sac à main (un sac à main normal, pas mon sac à main). Il s’avère que ce sont mes voisins du dessous. La discussion s’engage, et un quart d’heure plus tard, j’ai aussi un verre de vin, deux voisines nous ont rejoint, et nous devisons gaiement. Les sujets de conversation vont de Paris à la politique étrangère américaine, en passant par la religion et les muffins. La situation est objectivement drôle et passablement absurde. Imaginez une coquette rue bostonienne, bordée de maisons en briques et d’arbres qui commencent à perdre leurs feuilles. Il est environ 21h, tout est calme. Tout, ou presque. Sur le perron d’une des maisons, cinq personnes discutent. Trois femmes, assises sur les marches, toutes avec un verre de vin, deux avec une cigarette. Deux hommes, debout ; l’un d’entre eux gesticule et parle fort, criant que les Américains sont trop sévères avec Obama et que le Soudan est un pays absurde où l’on arrête une femme parce qu’elle porte un pantalon. Son compagnon, plus petit, plus calme, parle de différences culturelles, essaie de le raisonner, sans vraiment y parvenir. Les trois femmes regardent le numéro, et interviennent pour essayer de modérer quelque peu le débat. Un peu plus tard dans la soirée, le grand se rend soudain compte qu’il se trouve face à une businesswoman allemande qui vient d’obtenir sa green card et va postuler pour travailler au ministère des finances, une institutrice qui est en train de faire une formation pour devenir directrice administrative, et une franco-italienne qui termine sa thèse en littérature américaine. Et là, tout d’un coup, dans la nuit bostonienne, dans l’un des quartiers les plus chics de la ville, l’homme lève son verre, et s’exclame : « To you, smart bitches ! »

Monday, September 7, 2009

O, vieillesse ennemie!

Nombreux sont ceux qui regrettent leurs vingt ans. L’insouciance de la jeunesse, le corps ferme et flexible, les nuits blanches si vite oubliées. En ce qui me concerne, ces attributs n’ont jamais vraiment fait partie de ma personnalité. Matinale, incapable d’avoir des rapports sociaux convenables si j’ai dormi moins de huit heures ou si je n’ai pas mangé, je me rapproche davantage du bébé ou du vieillard que du jeune ou de l’adulte. Pourquoi me lancé-je dans de telles considérations psycho-somatiques alors que tous, vous brûlez de savoir où j’en suis dans mes pérégrinations transatlantiques ? Parce que je me suis rendue compte en visitant plusieurs appartements que, contrairement à ce que je pensais moi-même, je ne peux pas vivre n’importe où. Je ne peux pas vivre :

- dans une chambre aux murs grisâtres avec pour lit un matelas pouilleux, à un quart d’heure à pied du métro par des ruelles non éclairées

- dans une maison habitée par trois undergrads qui laissent traîner des bouteilles de bière et dorment probablement en plein milieu du couloir un weekend sur deux

- avec des gens que je ne connais pas et que je n’ai jamais vus parce que c’est une agence qui fait visiter la maison et qu’aucun des colocataires n’est présent

En mettant ces exigences sur le papier (certes virtuel), je me rends compte qu’elles ne sont après tout pas si irrationnelles, et, si elles font preuve d’un certain esprit bourgeois, que par ailleurs je ne renie pas, elles montrent néanmoins que je n’aspire après tout qu’à habiter avec des gens sérieux, dans une maison qui ne ressemble pas trop à une porcherie, à un endroit où je ne risque pas d’avoir des palpitations à chaque fois qu’un écureuil trébuche sur une brindille.

Mais force est de constater que les appartements qui s’y conforment ne sont pas légion. J’ai donc décidé, pour finir, d’opter pour la seule chambre propre et nette que j’aie vue, certes plus onéreuse, mais également bien plus confortable. A côté de BU, avec deux autres personnes ; un Taïwanais californien, prof de danse, alternatif un peu new age mais au demeurant charmant, et une étudiante allemande que je n’ai fait que croiser mais qui a l’air elle aussi fort sympathique.

Tout cela, je m’en rends compte, manque un peu de romanesque. Mes aventures eussent peut-être été plus intenses si j’avais habité une sombre maison en bois dans une petite allée, avec des voisins étranges. Mais je ne peux sacrifier ma santé mentale, par ailleurs fragile, à votre soif de sensationnel. Vous m’en voyez désolée. Ah si, il m’est tout de même arrivé quelque chose d’assez étrange. Dans une de mes expéditions, je me suis quelque peu perdue dans un dédale de ruelles à neuf heures du soir. Impossible de voir les numéros sur les maisons, et le nom de la rue n’apparaissait nulle part. Me voyant perdue, un jeune homme me demande si je suis perdue (perspicace). Je lui explique où je veux aller, il me demande d’où je viens. Je lui dis que je suis française. Et là il réplique : « Tu soutiens la guerre contre le terrorisme ? » J’avoue que j’ai été quelque peu décontenancée par cette question.

- Je ne vois pas le rapport avec ce que je viens de te demander.

- Ta réponse pourra influencer la mienne.

- Ah bon ? Alors tu vois, je pense que je vais plutôt demander à quelqu’un d’autre.

Il a quand même fini par m’indiquer la (bonne) direction, mais je n’ai toujours pas compris à quoi tout cela rimait. D’après le ton et l’allure du type (critères bien superficiels, je l’admets, pour juger une personne), je pense qu’il attendait une réponse positive à sa question. Raison de plus pour ne pas répondre…

Saturday, September 5, 2009

Ouverture de la chasse

Il existe en anglais une expression qui dit bien ce qu’elle veut dire : flat hunting, littéralement la chasse aux appartements. Et je peux vous dire que septembre à Boston, c’est la pleine saison. Je serais curieuse de savoir combien de chambres et d’appartements changent de mains dans ce seul mois. La chasse, il faut le préciser, concerne principalement les grad students, les undergrads étant logés dans les dorms, en d’autres termes les internats . Donc, tout le monde se précipite sur la corne d’abondance qu’est le site craigslist.com, qui répertorie les annonces immobilières, depuis le trois pièces à deux mille dollars à Back Bay jusqu’à la chambre pleine de rats dans les coins les plus reculés du Greater Boston. Depuis trois jours, je me livre moi-même à cette fantastique activité qui consiste, dès le matin, à lire les petites annonces, faire le tri, envoyer des mails, et attendre les réponses comme le messie (peut-être que si je croyais en Jésus elles arriveraient plus vite). Un homme offre une chambre vraiment bon marché à Cambridge. Dans son annonce, il précise qu’il veut une colocataire femme qu’il pourrait gâter, à qui il pourrait faire des petits plats, qui pourrait venir pleurer sur son épaule… Hum, c’est louche. Passons. Je sélectionne habilement quelques-unes des annonces les moins absurdes, et j’envoie le mail type où je dis que je suis une fille bien sous tous rapports, discrète mais en même temps sympathique, sociable mais travailleuse, aimant se divertir mais ne terminant pas ses soirées tête en bas sur un keg de bière ; j’omets habilement de dire que je fume, dans ce pays ça peut être très vite rhédibitoire (mot dont je me rends compte à l’instant que j’ignore l’orthographe exacte).

Je reçois deux réponses : un rendez-vous à Cambridge, un autre à Allston, pas trop loin de Boston University. Les deux maisons sont assez éloignées du métro, mais ont l’air d’avoir des bus pas loin. Ensuite, je me morfonds un petit peu, je lis des textes des formalistes russes (parce qu’il faut bien s’occuper) et je chatte avec Pacsman. Lequel Pacsman me dit que je ferais bien d’aller m’aérer et de profiter du soleil. Ce à quoi je réponds certes mais je ne vois pas très bien où aller. Il me dit que je n’ai qu’à aller à Allston, que je ne connais pas, pour repérer le quartier où se trouve la maison que je vais visiter ce soir. Comme vous pouvez le constater, Pacsman, que je désignerai plus tard par son initiale, L. (toute ressemblance etc…), est un jeune homme fort intelligent. Je me mets donc en route pour ce que je sais être le centre d’Allston, ou du moins le quartier le plus animé. Sur l’éternelle green line, dont je vous épargne la description (voir journal de l’an dernier), et en comptant sur mon merveilleux city book Moleskine, qui contient des plans de la ville, pour me guider . Je descends à Packard’s Corner, quartier qui a l’air très animé en effet, et très asiatique (c’est bien ? c’est pas bien ? Je ne me prononcerai pas sinon je vais me faire frapper). Je me promène un petit peu, il fait très chaud, et à un moment donné je sors mon moleskine pour savoir à peu près où je me trouve, et dans quelle direction il faut que j’aille. J’ouvre le carnet mythique, celui qui a servi, comme c’est écrit sur la petite brochure, à Hemingway, Chatwin et tant d’autres. Manifestement Hemingway et Chatwin n’utilisaient pas de city book. Ou alors ils ne sont jamais allés à Allston. En effet, le plan s’arrête à la limite entre Boston et Allston. Forcément. Comme je suis une jeune fille pleine de ressources, et par ailleurs une copine très obéissante, je ne me démonte pas. Je vais trouver la rue toute seule, et y aller, et regarder, et tout ça. Il fait toujours trente degrés mais ce n’est pas ça qui va m’arrêter. J’ai fait le désert du Negev en août moi, madame ! Donc, je marche, dans ce qui devrait être la bonne direction. Et j’arrive… devant une autoroute. Au passage, je note que ça m’arrive assez souvent de me balader dans des villes américaines et de me retrouver dans des endroits improbables où j’ai le choix entre un terrain vague, une usine desaffectée ou une autoroute à six voies. Ca doit sûrement vouloir dire quelque chose, mais juste là je préfère ne pas me poser la question. D’après mon souvenir de googlemaps, je dois la traverser. Heureusement il y a une passerelle piétonne. Je traverse, donc, et me retrouve dans un quartier résidentiel au demeurant charmant, petites maisons en bois, petites allées buissonnantes. Pas un magasin. Pas un café. Pas un bar. Pas même un arrêt de bus. Et là je vois… le nom de la rue où se trouve la maison que je dois voir ce soir. No way. Si j’habite ici, je décède dans une semaine. Je continue à marcher tout en songeant fortement à annuler le rendez-vous de ce soir. Je longe toujours des petites maisons et des petites allées et des grosses voitures. Toujours pas le moindre signe d’un quelconque espace collectif où l’on se livrerait au commerce. Je finis par arriver sur une rue un peu plus grande. Et là, miracle. Un arrêt de bus. Bus qui a pour terminus… Harvard Square. Ni une, ni deux, je me précipite vers ce refuge inattendu. En attendant le bus, j’appelle la fille en lui disant qu’en fait j’ai déjà trouvé quelque chose et que du coup je n’irai pas voir son charmant appartement (qui abrite en plus – je viens de me souvenir de l’annonce – deux chats, un chien et une tortue). En attendant le bus, je me dis que c’est difficile de chercher une chambre meublée pas trop chère quand on habite dans un duplex dans le South End. C’est un peu comme si on cherchait une chambre de bonne en habitant un 80m2 dans le Marais. Non, en fait c’est exactement ça. En attendant le bus, je me dis que quand même le métro c’est bien. Parce que le bus ça fait longtemps que je l’attends et qu’il fait très chaud.

Il finit par arriver. Il est climatisé. Il m’emmène à Harvard Square. Où je m’achète un muffin. Et la New York Review of Books. Que je vais lire dans le yard. Comme disait l’autre : on est snobs et c’est bon !

Arrivée

Je suis au regret de vous apprendre que mon voyage a été d’une décourageante banalité. Aucun problème à l’enregistrement, pas de retard sur le vol Paris-Londres, une transition impeccable à Heathrow, et un passage de frontière d’une facilité presque déprimante à Boston. J’ai rencontré sur le vol pour Paris un charmant jeune homme, prénommé Antoine, qui allait à Aberdeen, où il travaille pour une entreprise de service aux compagnies pétrolières. Lui-même est ingénieur, et passe son temps sur les plates-formes, où je n’ai même pas demandé ce qu’il fait. Il revenait de Norvège. La seule image qui me soit venue en tête quand il m’a dit cela est celle d’un homme à moustaches sautant allègrement de plate-forme en plate-forme, au milieu de derricks répandant joyeusement du pétrole autour de lui. Peu réaliste, je vous l’accorde. Sur le second vol, mes voisins étaient moins bavards. Une vieille Américaine sur ma droite qui a passé pratiquement les sept heures à lire son Ken Follett (sans le finir qui plus est). Un type de Dubai sur ma droite, qui commandait sans cesse des Cocas light. Mais le problème est venu de derrière. D’un petit garçon. Qui pendant tout le trajet a pris mon siège pour un punching ball. Et je suis sûre que j’ai encore la marque de ses pieds sur le dos. Vous me direz : ah, mais toi, forcément tu n’aimes pas les enfants. Je vous annonce en effet que sur ce coup-là, j’ai vraiment eu des envies de meurtre. Au début, je me suis retournée, et ai poliment demandé à sa maman si elle pouvait se débrouiller pour qu’il arrête. Elle lui a dit. Il a apparemment protesté et a donné des coups de pied de plus belle. J’ai attendu, espérant que ça lui passerait. Une seconde fois, je me suis tournée vers la mère et je lui ai demandé de faire quelque chose, parce que ça commençait à devenir franchement pénible. J’ai pensé à un moment demander au monsieur qui était assis derrière le gamin de mettre des coups de pied dans le siège, comme ça le gosse aurait compris ce qu’il me faisait subir.

Comme ça ne s’arrêtait toujours pas, j’en ai eu assez. J’ai laissé tomber la mère, je me suis tournée vers le gamin, l’ai regardé avec des yeux très très méchants et lui ai dit : « You stop this NOW ». L’effet de surprise a un peu fonctionné, j’ai été tranquille pendant une bonne demi-heure. Et ne me dites pas : tu sais, les enfants, c’est difficile, tout ça. Il y en avait trois devant moi qui ont dormi tout le long et n’ont embêté personne. Le petit monstre, lui, s’est endormi dix minutes avant l’atterrissage. Je lui aurais bien mis des gros coups dans le dos pour le réveiller.

La minute sadique et anti-enfants est terminée. A part ces quelques moments de haine, le voyage ne fut qu’amour, gloire et beauté. Maintenant, au moment de passer le contrôle des passeports, les voyageurs sont accueillis par une vidéo époustouflante (à peu près du même acabit que celle du Superbowl dont je vous ai parlé l’an dernier) où l’on voit tous les visages de l’Amérique : des vieux, des jeunes, des noirs, des blancs, des jaunes, des rouges, des ouvriers, des mecs en costard, des chats, des chiens, des paysages, des cowboys, bref, le rêve américain dans toute sa splendeur, sur fond de musique mélo années 50 (Douglas Sirk, pour ceux qui connaissent). Et là, le cœur du petit Européen malingre se met soudain à palpiter, il se sent habité par je ne sais quelle grandeur, il a envie de créer une entreprise ou d’écrire un scénario. Et il a les larmes aux yeux quand sur l’écran apparaît enfin celle qu’au fond nous attendons tous : la Statue de la Liberté. C’est tout de même beau cette capacité qu’ont les Américains de continuer à rêver leur propre pays. Ou alors c’est triste, c’est selon.

Je suis donc arrivée dans le très bel appartement de S. Seule remarque : les escaliers hyper raides avec la grosse valise de vingt kilos, c’est moyen. L’appartement est superbe, duplex meublé avec goût, récemment rénové, complètement équipé, avec des post-its partout expliquant comment il faut utiliser quoi. Légèrement oppressant de ce côté-là (comme la liste d’instructions de neuf pages qu’il m’avait transmise avant mon départ), mais en même temps je comprends, c’est un appartement qui passe entre toutes les mains, il vaut mieux s’assurer que les gens s’en occupent correctement.

En regardant la télévision (avec environ 800 chaînes à ma disposition, je suis quand même retombée sur CNN , MSNBC et BBC), je me suis rendue compte de la violence du débat entourant la réforme de l’assurance maladie. Des groupes conservateurs envoient des emails du type : si la réforme Obama passe, les femmes américaines atteintes du cancer du sein vont mourir (Independent Women’s Forum). Pourquoi ? Parce que c’est le gouvernement qui va choisir quels traitements leur administrer, il va donc choisir les moins chers, donc tout le monde va clamser. Subtil, non ? Par ailleurs je ne comprends absolument pas au nom de quoi des gens qui se disent chrétiens refusent le principe de la protection universelle. Tu secourras les vieux et les malades, tu aimeras ton prochain et tout le tremblement ? Apparemment, tout est une question d’interprétation. Jésus s’adressait en fait aux compagnies d’assurances privées quand il disait cela.

Tout ça pour dire que c’est tout de même très étrange de se retrouver ici. Aucun sentiment d’étrangeté, aucune excitation de la découverte. L’impression d’avoir remis des chaussures confortables qui traînaient dans le placard.

Pour étrenner ces chaussures confortables, je vais direct à Cambridge. Et tout est comme avant. Je vais à MA banque, dans MON agence de téléphones portables. Mais à un moment je me dis : il est temps, petite, temps de te lancer dans l’inconnu. Et là, ni une ni deux, je prends la ligne verte (Green line) qui, toujours aussi brinquebalante, m’emmène dans les sombres recoins de l’Ouest bostonien. En l’occurrence, il fait un temps magnifique, le soleil joue de ses reflets comme une demi-mondaine peu avare de ses charmes, la Charles scintille, les briques reluisent, bref Boston fait tout pour m’amadouer, me sentant peut-être un peu réticente cette fois-ci. J’arrive à Boston University. Si le campus de Harvard (le yard, s’entend, je ne parle pas des annexes que sont la Medical School, la Law School ou la Kennedy School) est une sorte de rond, confortable et un peu refermé sur lui-même, comme à se préserver du monde extérieur, BU est une ligne qui s’étend d’Est en Ouest, et semble faire la course avec la Charles River, pour atteindre on ne sait quoi . Je la longe, donc, et suis accueillie par tout le spectacle de la rentrée universitaire américaine. A Harvard déjà, la Bank of America était ornée de ballons aux couleurs du drapeau américain pour accueillir les étudiants ; mais là-bas, les cours ne recommencent qu’à la fin du mois. A BU, c’était la rentrée aujourd’hui. Et tout le monde était là. L’association des étudiants juifs, l’association des étudiants catholiques, pleins d’autres associations chrétiennes (je n’ai pas vu de musulmans ni de bouddhistes, mais il y en avait certainement), l’association des étudiants chrétiens asiatiques (si si). J’ai cherché en vain l’association des étudiants français athées qui en ont marre de toutes ces fumisteries religieuses. Dommage. Un jeune homme m’a distribué un prospectus, portant comme en-tête : « Be more Jewish ». Je dois dire que cela ne fait pas partie des objectifs que je me suis fixée dans la vie, mais bon, pourquoi pas. Le prospectus est bien fait, avec des petits personnages dessinés. On se demande si être juif ça veut dire faire des mitzvas, porter les tefillin, savoir faire la différence entre la torah, un tallit et du tofu (oui parce qu’en plus ils font de l’humour). Finalement, l’on découvre qu’être juif, ça veut dire croire dans le Messie d’Israël. Et le messie, c’est : Jésus !

Et oui, ce sont eux, les seuls, les uniques, ceux qui m’accueillent à chaque fois que je viens ici, à tel point qu’il va bientôt falloir que je me pose des questions : les Jews for Jesus.
Home, at last .