Pour certains, le mois de septembre représente le retour en cours, ou bien la rentrée parlementaire, ou bien encore un nouveau poste, un nouveau bureau. Balivernes que tout cela. Le mois de septembre, aux Etats-Unis, représente une seule chose : les season premières. Derrière ce mot si joliment érudit se cache un moment d’unité nationale à nul autre pareil. Qu’est ce que donc qu’une season première ? C’est le premier épisode de la nouvelle saison d’une série télévisée (ou d’un talk show). Le dernier étant, pour votre gouverne, le season finale. Pourquoi employer des mots étrangers pour désigner ce phénomène radicalement américain ? Vous me voyez incapable de répondre à cette question. Mais je me plais à imaginer un ex-graduate student devenu business executive (pour parler en bon français) et se disant : « comment créer un phénomène social ? En lui donnant un nom. Comment faire en sorte que ce nom soit original ? En prenant des mots étrangers mais pas trop, et en les américanisant mais pas trop. » Souvenirs de ses cours de français ? D’un mémoire de maîtrise sur « la première rencontre » chez Stendhal et Flaubert ? Nous ne le saurons sans doute jamais.
Mais j’entends déjà les soupirs résignés de mon public. Les premiers épisodes des nouvelles saisons ? So what ? So quelque chose, mes amis. Dans ce pays ou il est impossible de trouver un journal télévisé qui soit à peu près intéressant (me croirez-vous si je vous dis que le journal local de Fox est sponsorisé par… McDo ? Non ? Vous avez tort), où de toute manière tout ce qui ressemble à de l’information est enrobé de fiction (voir les spots pour « Live from the Battle Front », la série de reportages d’Afghanistan réalisés par Anderson Cooper, qui auraient pu servir de bande annonce pour un film de guerre hollywoodien), les séries sont ce qu’il y a de plus authentique (art du paradoxe, oui oui, simulacre et tout le tremblement). Et elles sont BIEN. Ne nous voilons pas la face. Elles sont très bien. N’en déplaise aux fans de Plus belle la vie, aucune série française n’arrivera jamais au petit doigt de pied d’une série américaine. Et pourquoi ? Parce que les Américains aiment raconter, là où les Français aiment penser. (C’est le quart d’heure « stéréotypes culturels ») Les Américains racontent, ils se racontent, ils se la racontent, bref, ils vivent de récits. Ils racontent de merveilleuses histoires sur leur propre fondation, pendant longtemps ils ont raconté de merveilleuses histoires sur la manière dont ils avaient traité les Indiens et les Noirs et pleins d’autres dans leur terre de liberté, de promesse et d’égalité, récemment ils ont raconté de merveilleuses histoires sur l’Irak, sur les armes de destruction massive. Et souvent, leurs histoires, on y croit, parce qu’elles sont si bien racontées. Les Etats-Unis sauvent le monde, les Etats-Unis sont le seul espoir de l’humanité. Beaucoup y ont cru. Certains en sont revenus. D’autres en sont revenus aussi, mais continuent à manger des doughnuts (intertextualité).
Dans les séries aussi, ils racontent. Mais là, au moins, c’est le but. Et oui, me direz-vous, certaines d’entre elles sont très conservatrices, mais d’autres sont plutôt progressistes, et oui c’est une manière de vivre par procuration, mais les romans c’est quoi ? Et non on ne peut pas comparer des séries télévisés aux chef-d’œuvres de la littérature, mais quand même c’est bien agréable pour passer une soirée, et c’est très addictif aussi. Il y en a pour tous les goûts : longues (trois quart d’heure), courtes (vingt minutes), hospitalières (Grey’s Anatomy, House, Scrubs), policières (Law and Order, NCIS, Criminal Minds), familiales (Desperate Housewives, Weeds), comico-intello (Arrested Development, Big Bang Theory)….
Je vous propose à présent un petit exercice. Saurez-vous reconnaître la série dont cet extrait est tiré ?
Le lieu : un restaurant branché dans une grande ville américaine
Les personnages : quatres femmes, entre 25 et 40 ans
L’heure : l’heure du dîner
Attablées autour d’une bouteille de vin rouge et de petits apéritifs (tartare de ton, crab cake, fromage de chèvre…), elles discutent. Appelons-les A, B, C et D.
B. demande à A. :
- Alors, ta semaine s’est bien passée ?
- Ne m’en parle pas. Ah, au fait, c’est fini avec Bob.
Les trois autres prennent un air désolé. A. reprend :
- Non, non mais de toute manière je ne le sentais pas. Vous vous souvenez déjà la semaine dernière je vous avais dit que ce mec n’était pas net.
C. ose enfin poser la question :
- Mais qu’est-ce qui s’est passé ?
A. ouvre grand ses yeux bleus, secoue un peu ses longs cheveux noirs et dit :
- Il s’est avéré qu’il sortait avec une autre fille.
Au moment où elle dit ça, le serveur arrive avec la bouteille de vin, et ne peut réprimer un sourire. A. ne le prend pas mal :
- Et oui, c’est ma vie. Resservez-moi, je le mérite.
Les quatre filles trinquent, aux hommes qui sont des salauds, aux filles qui méritent toujours mieux. A. continue :
- Du coup je suis sortie avec un autre mec l’autre soir.
Les trois autres :
- Raconte…
- Fiasco total. Il habite juste à côté d’ici, il m’invite à boire un verre dans un bar où il va tout le temps. J’arrive. Bon, déjà il est avec un ami à lui, ce à quoi je ne m’attendais pas vraiment. On commence à discuter, et tout d’un coup arrive une superbe minette de vingt ans qui se met à lui parler de très près. Il s’excuse auprès de moi et me dit qu’il doit aller aux toilettes. Le copain est parti. Je me retrouve seule comme une idiote au bard à regarder dans le blanc des yeux la bouteille de whisky décorativement posée sur le comptoir. Le type revient, on sort, et là je lui demande qui c’est la fille. Il me dit que c’est juste une amie. Je dis ok. Il me dit qu’il n’aime pas le ton sur lequel je lui ai dit ok. Et que d’ailleurs il n’a pas très envie d’aller dîner avec moi finalement. Et il me plante sur le trottoir.
- Ooooh.
Les trois en cœur. Re-vin, re-les hommes sont des salauds, re-les filles méritent toujours mieux. A l’autre bout de la table (c’est une grande table qu’on partage, c’est comme ça dans les restaus branchés), une femme, deux hommes et un enfant (pourquoi pas) qui n’ont rien perdu des déboires de A. et meurent d’envie d’entrer dans la conversation. Elle leur en offre l’opportunité en disant :
- Du coup je vais me planifier un petit voyage à Napa Valley ce printemps avec une copine pour oublier tout ça.
La voisine, une blonde d’une petite quarantaine d’année, l’air très BCBG, s’exclame :
- On en vient ! On y va tous les ans c’est formidable. Si vous voulez des conseils sur les dégustations, je peux vous en donner.
C. enchaîne :
- Je me suis toujours demandée comment font les gens qui vont là-bas. Il faut forcément avoir une voiture pour pouvoir faire la tournée des vignobles, en même temps au bout d’un moment on n’est plus vraiment en état de conduire.
La voisine répond tout à fait naturellement :
- Nous on avait pris un chauffeur, comme ça c’est beaucoup plus simple.
A. demande :
- Mais je croyais qu’on n’avalait pas.
Le mari de la voisine saute sur l’occasion :
- Bien sûr qu’on avale. Il faut toujours avaler.
Eclat de rire généralisé, entrecoupé de « quand même, il y a un enfant ». La voisine n’a pas tout compris :
- Avaler quoi ?
Re-éclat de rire général. On en revient à la dégustation. Des noms de vignobles s’échangent, le carpaccio de thon se termine. Le serveur ressert A., et par la même occasion les autres. Avant de partir, elles saluent leurs voisins de table. Et s’en retournent chez elles, un peu zigzagantes. A. a le moral remonté, les autres sont heureuses d’avoir passé une bonne soirée.
Alors ? Alors ?
Je vous donne un petit indice. Elles habitent toutes dans le même immeuble. Elles ont toutes fait des études supérieures.
Et oui, c’était la season première des South End Smart Bitches (et non, je ne suis pas A.).

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