Tuesday, September 15, 2009

La colocataire



Une version quelque peu romancée de mes péripéties immobilières...


La télévision délivre les nouvelles du jour, d’un ton sensationnel. Armée de son bol de café fumant, Anna écoute d’un air distrait. L’écran n’est qu’un fouillis de couleurs et de mouvement dans le coin droit de son champ de vision. Ses yeux, eux, sont rivés sur un autre écran, celui de son ordinateur. La page d’accueil de sa messagerie est désespérément vierge. Aucun nouveau message n’est venu l’illuminer au cours des vingt dernières minutes. Un autre onglet est ouvert sur un site de petites annonces immobilières.

Jaycee Lee Dugard, kidnappée en 1991, a été retrouvée.

Anna se demande quand elle va enfin pouvoir déménager, pour de bon cette fois. Dans sa chambre d’hôtel, sa valise ouverte semble arborer un sourire moqueur. Ses vêtements sont éparpillés sur le lit, sur la chaise, ils attendent avec impatience des cintres, une armoire, une commode, qui tardent à se matérialiser.

Son ravisseur, Philip Garrido, l’a séquestrée pendant dix-huit ans et lui a fait deux enfants.

Par réflexe, elle clique sur le bouton « Rafraîchir », mais son ordinateur refuse de lui donner satisfaction. Elle ne peut croire qu’elle devra se contenter de ce qu’elle a vu jusqu’à présent. Des chambres miteuses, aux murs sales, aux meubles vieillots et brinquebalants, dans des quartiers douteux, pour un loyer rien moins que modeste. Comment font donc les étudiants pour se loger dans cette ville ?

Garrido a été appréhendé par la police alors qu’il prêchait devant une école avec ses deux enfants.

Dehors, le ciel bleu la nargue, lui promettant des nuits tièdes, quel besoin d’avoir un toit au-dessus de sa tête lorsqu’il fait si beau dehors ? Viens donc dormir à l’ombre de mes nuages. Mais elle connaît bien Boston. D’ici un mois, au mieux, le ciel bleu deviendra traître, le soleil resplendissant ne promettra plus de chaleur réconfortante, mais dardera ses rayons comme autant de stalactites, écorchant le visage à chaque mouvement.

L’officier de police qui l’a arrêté s’est dit intrigué par cette famille étrange, où le père promettait le salut éternel alors que les enfants, anormalement pâles, arboraient un visage totalement privé d’expression.

Il faut qu’elle trouve, il faut qu’elle trouve, sinon jamais elle ne réussira à se mettre à travailler. Elle relit à nouveau le message qu’elle a envoyé des dizaines de fois :

Bonjour,
Actuellement étudiante en littérature américaine, je serai à Boston jusqu’au mois de décembre, et cherche un endroit où habiter. J’ai déjà habité à Boston, et n’aurai donc pas besoin d’aide pour m’orienter. Je suis quelqu’un de facile à vivre, je passerai beaucoup de temps dans mon bureau à BU, mais j’aime aussi me détendre de temps en temps!
La chambre est-elle meublée? Quand pourrai-je venir la visiter?
Merci beaucoup
Cordialement
Anna

Comment résumer sa vie, sa personnalité en quelques lignes ? Il ne faut pas trop en dire, sinon les gens vous prennent pour une folle. Il ne faut pas envoyer un message totalement froid et impersonnel, sinon il croient que vous ne voulez pas vraiment la chambre, ou que vous êtes une Française arrogante et coincée. Les lois de la politesse sont encore bien mal définies sur le Net, et il est très difficile pour Anna de s’adapter au ton jovial qu’affectent les Américains dans toute leur correspondance. Les professeurs d’université veulent être appelés par leur prénom, tout n’est que « Hi » et « Take care », même lorsque que les gens ne se connaissent pas, même quand ils ne se sont jamais vus.

Pourtant, il faut qu’elle trouve. Il faut qu’elle trouve, mais pas n’importe quoi. Pas de rats, pas de cafards, pas de matelas rempli de puces, pas de colocataires fêtards qui rentreront ivres morts une nuit sur deux, ou organiseront des fêtes dans l’appartement tous les weekends. Ces prérequis lui ont semblé tout d’abord assez raisonnables. C’était sans prendre en compte ce que le marché, le merveilleux marché, libre et concurrentiel, a à lui offrir. Certes, elle n’a pas vu de rats, mais elle s’est trouvée dans des environnements qui certainement leur étaient favorables. Elle a vu des bouteilles de bière traîner un peu partout, elle a vu des taches suspectes sur les matelas qu’on lui a proposés, elle a vu des portes d’entrée dont la serrure avait été plusieurs fois forcée. Elle est toute prête à renoncer. A aller mendier un canapé chez des amis. Voire à reprendre un vol pour Paris.

Encore deux visites ce weekend. Encore deux sourires à se plaquer sur le visage, pour ne pas laisser voir la déception, voire le dégoût, qui l’habitent. Offrir un masque de satisfaction, dire d’un ton enjoué « je vous rappellerai », comme si elle pouvait choisir, comme si un vaste éventail de possibilités s’offraient à elle. Autant s’éventer avec une plume de pigeon.

Prenant son courage à deux mains, elle sort, et se dirige vers le métro. Plutôt que de tourner en rond dans sa chambre éphémère, mieux vaut aller repérer le quartier de sa peut-être future maison. Dans la rue, elle croise des joggeurs courageux, des familles en goguette, des sans abri traînant après eux des chariots contenant toute leur vie. Elle songe un moment à les aborder, à leur demander comment ils vivent, s’ils pourraient éventuellement l’accueillir dans un de leurs repères. Son cerveau échafaude les hypothèses les plus improbables. Elle pourrait laisser ses affaires chez des amis, dormir de temps en temps chez eux, et le reste du temps s’établir dans la bibliothèque de Harvard qui est ouverte vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Elle pourrait aller habiter à New York, où elle connaît davantage de monde, et faire des aller-retours dans les périlleux bus de Chinatown, qui ne connaissent ni les ceintures de sécurité ni les limitations de vitesse. Elle pourrait, plus simplement, oublier tout cela, arguer d’une urgence familiale et s’en retourner chez elle, de l’autre côté de l’Atlantique, avec au creux de l’estomac la grosse boule encombrante de l’échec.

Le métro finit par arriver. En fait de métro, il s’agit plutôt d’une sorte de tramway partiellement souterrain, souvenir du début du siècle. Le métro de Boston est le plus vieux des Etats-Unis, et la green line, la ligne verte, est un vestige des temps anciens. On en arrive à se demander si ses wagons brinquebalants sont classés au patrimoine municipal. Son itinéraire est si complexe qu’on a cru bon de le diviser en quatre branches, diminuant du même coup les chances pour les malheureux passagers attendant sur le quai de voir arriver la rame qui les mènera à leur destination. Une rame qui a pour caractéristique de s’arrêter aux diverses stations, en toute logique, mais aussi entre les stations, pour reprendre son souffle. Cette vieille dame accueille donc Anna en son sein, et se met péniblement en route. Anna sort un livre, oubliant un instant que la ligne verte exige de la part de ses passagers une attention complète. S’ils ont le malheur de vouloir lire, de nouer une conversation avec leur voisin, ou de vouloir changer de place, soudain elle fait un écart, s’arrête brusquement ou au contraire accélère, les rappelant à leur condition humaine. Certains tombent, d’autres trébuchent, d’autres encore se trouvent dans l’inconfortable situation d’avoir à vider leurs tripes sur son sol immaculé.

Au bout d’une demi-heure de roulis, Anna arrive finalement à destination. Ou du moins à la station de métro la plus proche, d’après l’infaillible googlemaps, de sa destination finale. Prévoyante, elle s’est munie d’un plan de la ville pour la suite de son aventure. Qu’elle déplie. Se rendant compte du même coup que le plan en question juge bon de se terminer exactement là où elle se trouve. Elle se prépare donc à s’aventurer en terra incognita, va jusqu’à se demander si le territoire qu’elle s’apprête à traverser a jamais été cartographié par un courageux géographe, muni de boussole et de papier millimétré. Autour d’elle, rien que de très normal : des cafés, des restaurants, beaucoup d’étudiants qui se promènent. Elle tente de se souvenir de la disposition des rues. Continue sur l’avenue principale, pour ensuite bifurquer, et se trouver face à… une autoroute. Qu’à cela ne tienne, elle prend la passerelle qui la surplombe, couverte de tags et parsemée de seringues. Le quartier doit être plein de diabétiques. Ce qui, aux Etats-Unis, n’a rien de particulièrement étonnant.

Une fois la passerelle traversée, elle se retrouve dans un quartier charmant, aux coquettes maisons de bois blanc, strié de petites allées où de rares voitures passent à une allure d’escargot. Au bout de quelques mètres, elle aperçoit le nom de la rue correspondant à l’adresse où elle doit se rendre dans quelques heures. Elle soupire. La perspective de devoir marcher vingt minutes pour arriver jusqu’au métro, en traversant la passerelle sur l’autoroute, matin et soir pendant trois mois, sans parler de l’absence totale d’un quelconque magasin à l’horizon, lui font mal augurer de la suite des opérations. Qui plus est, elle se souvient que l’annonce précisait que la chambre était meublée mais ne disposait ni d’un matelas ni d’un bureau. Ce qui donne au terme « meublée » un sens jamais imaginé auparavant.

Anna décroche son téléphone. Appelle sa future non-colocataire, et lui annonce d’une voix enjouée qu’elle est vraiment désolée, mais qu’elle a déjà trouvé une chambre, et qu’elle ne pourra donc pas venir ce soir. En raccrochant, elle réprime un sanglot. Now what ?

Il ne lui reste plus qu’une chance, qu’une toute petite planche de salut. Le second appartement qu’elle doit visiter se trouve, lui, sur la rue principale, celle qui mène à l’université. Il est donc tout proche du métro, ce qui est un avantage. Elle revient sur ses pas. Entre temps, la nuit est tombée, ce qui rend la promenade sur la passerelle au-dessus de l’autoroute nettement moins folklorique et beaucoup plus angoissante. Pour se sentir moins seule, elle appelle le jeune homme qui a répondu à son mail, et lui demande si elle peut passer un peu avant l’heure prévue. Arrivée devant l’immeuble, Anna sent son corps tout entier se décontracter légèrement. L’immeuble est joli, apparemment refait récemment. Dans l’entrée, la moquette affiche un bleu marine insolent, sans taches de javel, sans moutons de poussière de la taille d’un gant de boxe.
- Salut !
- Salut !
- Entre, entre, je vais te faire visiter.
- Merci
- Tu veux quelque chose à boire ? Un verre d’eau ? Un jus de fruit ? Attend, je vais d’abord te faire visiter, et après on s’assiéra pour discuter.

Sa tête est ornée d’un bandana, il porte un pantalon vert d’eau que l’on croirait volé à une infirmière, et ses yeux bridés lui sourient. L’appartement est charmant, le salon est décoré de toutes sortes d’objets hétéroclites, et en son centre trône une télévision qui doit avoir à peu près le même âge que le métro de Boston. Le canapé a l’air sympathique. La chambre n’est pas très grande, mais elle semble confortable, et les meubles, une commode, un lit, un bureau, sont neufs.
- Maintenant je te propose quelque chose à boire, et cette fois je vais te le donner.
- Je prendrais bien un verre de jus de fruit, si tu en as.
- D’habitude, je fais mes jus de fruit moi-même, mais là je n’ai pas eu le temps. J’ai du fruit de la passion-pomme, si ça te va.
- C’est parfait.
- Un jour je te ferai goûter mon cocktail de fruits personnel. Tu verras, c’est délicieux.

Il l’emmène dans sa chambre, qui est une sorte de compromis entre un temple bouddhiste et un grenier de grand-mère. On y trouve un très grand lit, sur lequel sont éparpillés des papiers et des vêtements, peu de livres, des tapis accrochés au mur, des vases de différentes tailles et de différentes formes, un petit bouddha, un livre sur l’érotisme et un énorme fauteuil avec repose-pieds, où il la prie de s’installer. Anna, sceptique, répond qu’elle préfère la chaise, pour éviter de renverser du jus de fruit partout.

Ils discutent, de tout et de rien, d’elle, de lui, qui est professeur de danse mais qui songe à devenir agent immobilier, qui s’intéresse un peu à tout, qui recherche avant tout dans la vie son bonheur et celui des autres. Elle l’écoute tout d’abord avec méfiance, puis se laisse prendre à son ton enjoué, à son rire communicatif, et se rend compte que selon toute vraisemblance, il n’est pas attiré par elle, ni par aucune personne possédant ses caractéristiques sexuelles. Elle se détend, regrette presque de ne pas avoir accepté de s’asseoir dans le fauteuil. Et décide qu’elle a enfin trouvé sa maison. L’autre colocataire, une jeune étudiante allemande, arrive à ce moment-là, la salue, lui demande si elle veut un des cookies qu’elle vient d’acheter, pousse un petit cri admiratif quand elle apprend qu’Anna enseigne l’anglais en France, et s’excuse de devoir rentrer dans sa chambre pour relire ses cours de la journée.

Anna annonce à William (elle apprécie qu’il ne lui demande pas de l’appeler Bill) qu’elle va prendre la chambre. Il en est ravi, lui demande si elle veut la revoir, ou poser d’autres questions. Mais non, la décision est prise. Elle emménagera le lendemain.

Joie de faire sa valise pour la dernière fois ! Elle promet à chacun de ses vêtements qu’il pourra bientôt se prélasser dans une vaste commode, ou pendre élégamment d’un cintre en plastique sans araignées importunes. Le lendemain, elle emménage. Le soleil, toujours radieux, la félicite de sa bonne fortune. Sa valise lui tiraille le dos, mais bientôt elle la rangera, elle n’aura plus à contempler tous les matins ce témoin de ses errances. Arrivée à l’appartement, elle trouve William qui l’aide à monter sa valise, et Kirsten qui propose de lui prêter son sèche-cheveux, et s’excuse d’avance si par hasard elle la dérange le matin en se douchant.

Elle ouvre la porte de la chambre. Elle se souvient que la chambre n’était pas très grande. Et qu’elle l’a vue de nuit. La chambre comporte, comme dans l’image qu’elle en a gardée, une fenêtre. Mais, à un ou deux mètres seulement de cette fenêtre se dresse un mur de briques, impénétrable. Le soleil a beau faire des efforts, aucun de ses rayons ne parvient à se frayer un chemin dans l’interstice. La chambre est plongée dans l’obscurité ; il est onze heures du matin.
Anna se sent trahie. Par le soleil, par la chambre, par elle-même, mais elle cache sa déception devant les deux autres, qui lui sourient avec bienveillance. La blondeur de la jeune fille, les yeux bridés du jeune homme, la blancheur de leur sourire, tout semble augurer d’une cohabitation fabuleuse, faite de fous rires impromptus autour d’un bol de soupe, de débats animés devant la télévision, de petits services rendus sans même avoir été demandés. Elle commence à défaire ses valises, s’émerveille à nouveau de la propreté de la chambre, de la facilité avec laquelle les tiroirs de la commode s’ouvrent et se referment, du confort du matelas nouvellement acheté. Après tout, l’obscurité lui permettra peut-être de dormir davantage le matin, et l’hiver, de toute manière, il fera nuit quand elle quittera la chambre et nuit quand elle y rentrera.

Ayant pris possession de ses nouveaux quartiers, Anna part travailler, profitant du soleil pour se rendre à pied à l’université, et constater avec plaisir qu’elle y arrive en moins de vingt minutes. Le soir, heureuse à l’idée d’avoir enfin un chez elle, elle rentre d’un pas sautillant, en passant par le supermarché faire ses courses, en essayant de repérer quelques restaurants ou quelques cafés où elle pourrait sortir avec ses colocataires, à présent qu’elle n’est plus seule.

Elle rentre à l’appartement. Il est vide. Elle ouvre la porte de sa chambre. Allume la lumière. Et détourne son regard de la fenêtre aveugle, avec un peu de honte, comme si elle avait refusé de lever les yeux sur un homme lui demandant l’aumône. Elle entend une clé dans la serrure. C’est Kirsten. Anna va la voir dans la cuisine, commence a discuter avec elle. Cette jeune fille est décidément d’une désarmante gentillesse. Elle complimente Anna sur ses dons de cuisinière, qui ne sont pourtant pas la première de ses qualités. Lui demande ce qu’elle va préparer. Ce sont de banales escalopes de poulet panées, arrosées de marsala, accompagnées de broccoli cuits au micro onde. Mais Anna prend plaisir à manier la viande devant Kirsten, à la retourner dans la panure avant de la disposer dans la poêle emplie de beurre grésillant. Elle se souvient de ses tristes soirées ces derniers jours, seule devant son bol de nouilles instantanées, essayant désespérément de s’orienter dans le labyrinthe de chaînes du câble américain.

Après dîner, Anna se détend en regardant quelques épisodes de séries sur son ordinateur, puis se prépare à aller se coucher. Le matelas est confortable, la couette douce comme la joue d’un enfant. Un soupir de soulagement se coince dans sa gorge, au moment où une longue sirène retentit. Anna se lève, va voir dans le couloir pour voir si l’alarme anti-incendie s’est déclenchée chez eux. Mais le couloir est plongé dans l’obscurité, seul un fin rai de lumière laisse entendre que Kirsten n’est pas encore couchée. Anna se recouche. Et tout à coup, entend. Entend tout ce qu’elle n’avait pas entendu jusque là, parce qu’elle avait son casque sur les oreilles, parce qu’elle riait, discutait avec Kirsten. Les sirènes, les conversations des gens dans la rue, le bruit des freins, les jurons avinés de ceux qui rentrent de boîte. TOUT. Comme si tout à coup la nuit bostonienne avait élu domicile dans sa petite chambre, devenue caisse de résonance pour tout ce joyeux monde. Anna se tourne et se retourne, sans parvenir à trouver le sommeil. Comment faire ? C’est pourtant elle qui l’a choisie, cette chambre. A travers les stores, elle entr’aperçoit le mur, menaçant, qui lui promet des journées entières d’obscurité, des weekends passés sous la couette, à pleurer son amant lointain, sa famille éclatée aux quatre coins du monde, ses amis qui la délaissent, seule dans le noir, ne se doutant même pas qu’au-dehors, peut-être, le soleil brille pour les autres.

Il n’y a pourtant pas de solution. Comment a-t-elle pu se laisser entraîner à accepter une chambre pareille. Le loyer est cher, en plus. Et, tout bien réfléchi, le quartier ne lui plaît pas beaucoup. Trop d’étudiants, trop jeunes, trop enclins à faire la fête. Elle a besoin de calme et de sérénité. Pour travailler. Pourtant, elle l’a choisie, cette chambre. Elle avait l’air si mignonne, et les colocataires si sympathiques. Oui, les colocataires. A présent qu’elle y repense, peut-être étaient-ils un peu trop sympathiques. Peut-être y a-t-il quelque chose là-dessous. Son cœur commence à battre plus fort. Il résonne jusque dans sa tête. Pourquoi ont-ils été si gentils ? n’est-ce pas parce qu’ils ne trouvaient personne à qui faire accepter cette chambre ? William n’a presque rien dit quand elle lui a annoncé qu’elle ne restait que trois mois. D’ailleurs, c’est à lui qu’elle a donné l’argent. Et non pas à la compagnie qui possède la maison. Elle n’a aucune garantie. Personne vers qui se tourner. Son cœur bat de plus en plus vite, elle sent la sueur qui commence à l’inonder. L’argent, l’obscurité, le bruit, les escalopes de poulet, le jus de fruit. Tout se tient, tout va ensemble, elle ne peut plus rien faire, elle est coincée dans ce trou, et elle l’a creusé elle-même. La couette l’étouffe, elle la rejette. Toujours tout tourne dans sa tête. Il faut qu’elle leur parle, qu’elle leur dise. Mais que vont-ils lui répondre ? Tu l’as voulue, tu l’as eue.
Soudain, elle entend du bruit devant la porte de sa chambre. Elle se lève, en essayant de ne pas faire craquer le parquet. Ce sont… oui, ce sont des chuchotements. Ils sont là, tous les deux, ils chuchotent. Elle colle son oreille contre la porte, mais ne saisit rien de ce qu’ils disent. Ils parlent d’elle, c’est certain. Sinon pourquoi tant de messes basses ? Les voix s’éloignent. Elle sort de la chambre, faisant mine d’aller aux toilettes. William est en train de rentrer dans la sienne ; Kirsten le suit, sa tresse blonde oscillant dans l’obscurité du couloir. Ils ne parlent pas à Anna, ne lui font pas signe, comme s’ils ne la voyaient pas. La porte de la chambre se referme. Anna y colle son oreille. Toujours les chuchotements. Elle se rend aux toilettes, observe la sueur qui coule de son front dans le miroir, son visage défait, les mèches de cheveux collées à sa nuque, à ses joues. Elle est brûlante. Elle rentre dans sa chambre. Son cœur bat la chamade, elle l’entend partout, dans sa tête, dans son ventre, dans ses mains, mêlé aux bruits de la rue, aux chuchotements des deux autres. Tout ça est impossible, elle s’est mise entre leurs mains, comment a-t-elle pu, tout était si évident. Les sourires, la gentillesse, la chambre propre, les meubles neufs. Tout était si évident.

Le lendemain matin, Anna se rend dans la cuisine. William l’accueille, avec un sourire radieux, et un bol de café fumant.

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