Un petit préambule est nécessaire à ce qui va peut-être devenir un nouveau petit journal des USA. Simone de Beauvoir n’a qu’à bien se tenir. Pour se rendre aux Etats-Unis de manière un tout petit peu officielle, il faut obtenir un visa. Pour obtenir ce visa, il faut prendre rendez-vous à l’ambassade des Etats-Unis d’Amérique. Pour prendre rendez-vous à l’ambassade, il faut être en possession d’un formulaire délivré par l’université d’accueil. Ces quelques phrases donnent déjà un aperçu de la nature passionnante de ce qui va suivre. Mais ne vous y trompez pas, ô méfiant lecteur ; les plus belles histoires commencent souvent par les anecdotes les plus triviales.
Etant habituée aux tracasseries administratives des Américains, je commençai les formalités d’usage vers la fin du mois de mai. Je trouvai en Boston University un valeureux adversaire, et mon combat contre la paperasserie prit alors des dimensions épiques. Ils me demandèrent en effet de leur envoyer le formulaire B, préalablement rempli, ce que je fis avec diligence. Je le leur envoyai ensuite par internet, car tel était leur bon plaisir. Une fois cette petite formalité accomplie, je me reposai sur mes lauriers, comptant obtenir mon visa avant mon départ en vacances prévu pour la fin du mois de juillet. Las ! C’était compter sans les méandres administratifs américains qui n’ont rien à envier à leurs homologues hexagonaux. Au bout d’une semaine environ (car il faut savoir que l’administration met une semaine en moyenne à admettre ses erreurs – ce qui, j’en conviens, est honorable comparé aux hommes politiques), je reçus un message m’informant qu’il était nécessaire de renvoyer l’original dudit formulaire, et non une version scannée. Je m’exécutai aussitôt, car il ne fait pas bon contrarier l’administration. Les nuages brillaient dans le ciel parisien, déjà le mois de juillet s’annonçait, et j’avais l’esprit davantage tourné vers les vacances que vers les numéros de dossier. Au bout d’un certain temps cependant, ne voyant toujours pas venir le formulaire tant désiré, je me permis d’écrire à mon tour en demandant dans quel délai je serais à même de l’obtenir. On me répondit fort obligeamment qu’il n’était pas sûr que je pusse le recevoir avant mon départ. Quelque peu offusquée par ce léger contretemps, je pris mon rendez-vous à l’ambassade pour le 18 août, m’assurant ainsi que je serais à ce moment-là en possession de tous les documents.
En vacances au Centre du Monde, je vérifiai tout de même ma messagerie, sur des claviers improbables, et appris avec un plaisir non dissimulé que ledit Formulaire (la majuscule est nécessaire, car vous verrez que ce Formulaire a un destin peu commun) avait été envoyé en date du 28 juillet. Guillerette et bronzée, de retour de mon inhabituel pèlerinage, je glissai avec délectation la clé dans ma boîte aux lettres. Horreur ! Consternation ! Le Formulaire ne s’y trouvait pas. Je soupçonnai un instant mon pauvre frère de l’avoir dissimulé quelque part, mais dus bien vite me rendre à l’évidence ; il n’était pas arrivé. J’envoyai un mail illico à mon interlocutrice transatlantique, qui m’informa par message automatique qu’elle aussi avait entrepris d’aller se dorer la pilule pendant quelque temps. Imaginez mon désespoir. Heureusement, elle laissait l’adresse de quelque subalterne qui remplissait ses fonctions pendant son absence. Ladite subalterne s’étonna comme moi de la soudaine disparition du Formulaire, et m’en envoya une pâle copie afin que l’employé du consulat ne me trouvât pas ridicule le jour de mon entretien. La peur au ventre, je me rendis donc le mardi 18 août à 8h30 du matin dans les imposants locaux de l’avenue Gabriel, munie de :
- mon passeport
- une pièce d’identité autre que mon passeport
- un formulaire DS-156
- un formulaire DS-158
- la copie du Formulaire (dont le nom de baptême est DS-2019)
- un récépissé de mandat-poste (d’une valeur de 99,58 euros)
- la preuve du payement du SEVIS (180$, qui devrait s’appeler SEVICE, si les gens étaient vraiment honnêtes)
- une photo d’identité format américain (impossible, donc, à faire dans un photomaton ordinaire ; se rendre chez les photographes agréés par l’ambassade. 10 euros les 4, même s’il n’en faut qu’une, dans le meilleur des cas)
- une bonne dose de patience
- une vingtaine de « oui monsieur » « bien sûr monsieur » « d’accord monsieur » dans le gosier, et un « j’adore les Etats-Unis » pour être bien sûr de son coup
Le trottoir qui trône devant l’ambassade étant fermé pour raisons de sécurité, je dus traverser la rue avant de pouvoir passer le premier barrage de sécurité, où l’on me demanda une pièce d’identité et le récépissé du mandat (pour faire simple : qui êtes-vous et avez-vous payé ?). Au second contrôle, on me fit vider mes poches, on me confisqua mon portable et (je n’ai toujours pas compris pourquoi) mon étui à cigarettes (surtout dans la mesure où j’étais autorisée à garder mon briquet) avant de me laisser enfin pénétrer dans le saint des saints. Permettez-moi de vous dire qu’à côté de cela, on entre au Mur des Lamentations comme dans un moulin. Munie de mon numéro de passage, j’allai m’asseoir dans la salle d’attente, accueillie par le sourire de Barack Obama et le lifting d’Hillary Clinton. C’était tout de même plus agréable que la dernière fois avec Bush et Rice. Je jetai un coup d’œil à l’affichage : numéro 330. Je regardai mon petit ticket : 420. Heureusement, je m’étais préparée à ce genre d’éventualité, et j’avais amené Simone de Beauvoir avec moi, qui fut de fort bonne compagnie. Enfin, je fus appelée au guichet. J’avais en moi-même préparé un argumentaire détaillé sur mes déboires administratifs. J’aurais pu convaincre le diable. On ne me demanda rien. L’employé tamponna soigneusement mes documents et me dit avec un léger accent que je recevrais mon passeport deux ou trois jours plus tard.
Délectation immense. Joie. Bonheur. Jusqu’au lendemain après-midi. Où le même employé m’informa qu’il était IMPOSSIBLE d’obtenir un visa sans le Formulaire original, et qu’il fallait donc que je l’obtinsse par n’importe quel moyen. Joie. Bonheur. J’emailai furieusement l’outrecuidante transatlantique qui m’avait refilé la copie, et obtînt qu’elle me renvoyât un original par Fedex. (départ : J-10) Elle ne fut point trop réticente à accéder à ma demande. Encore heureux.
Attention, le rythme s’accélère. Le lundi, je reçus le précieux Fedex, enturbanné de scotch et de papier, au sein duquel se nichait, comme un oisillon effarouché, le frère jumeau du Formulaire. A peine le reçu signé, je me précipitai dans ma fidèle Poste du quartier pour chronoposter le petit nouveau (départ : J-9). Puis, il ne me restait plus qu’à attendre. Le lendemain je me dis : ils viennent de recevoir le formulaire (départ : J-8). Le surlendemain je me dis : ils n’auront pas eu le temps de traiter mon dossier (départ : J-7). Trois jours plus tard, les nerfs à fleur de peau, j’appelai l’ambassade, qui me confirma que le service des visas n’était joignable que par fax. (départ : J-6) J’attendis encore un jour, mais ma boîte aux lettres demeurait aussi vide que la bibliothèque de Berlusconi. Tout semblait conspirer contre moi, je croisais sans arrêt dans la rue des facteurs au sourire narquois, une fois je manquai de me faire écraser par une camionnette chronopost. Bref, j’étais au bout du rouleau de papier A4 certifié conforme à la législation en vigueur. (départ : J-5) Je me résolus donc à envoyer un fax (2,70 euros). On me rappela. On me dit que l’on n’avait pas trouvé le formulaire (le deuxième). Qu’on allait chercher. Je m’imaginai enchaînée aux grilles de l’ambassade, réclamant que justice soit faite, brûlant le drapeau américain. On me rappela. Le passeport était retrouvé. Il y avait un visa dedans. On allait me l’envoyer le jour même.
Je rentrai chez moi. Dans ma boîte aux lettres, je trouvai une enveloppe. A l’intérieur, le Formulaire. Le premier, le seul, l’unique, celui qui m’avait tant fait souffrir. Il avait voyagé. L’enveloppe portait un seul tampon : « Auckland, New Zealand ».
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