Je suis au regret de vous apprendre que mon voyage a été d’une décourageante banalité. Aucun problème à l’enregistrement, pas de retard sur le vol Paris-Londres, une transition impeccable à Heathrow, et un passage de frontière d’une facilité presque déprimante à Boston. J’ai rencontré sur le vol pour Paris un charmant jeune homme, prénommé Antoine, qui allait à Aberdeen, où il travaille pour une entreprise de service aux compagnies pétrolières. Lui-même est ingénieur, et passe son temps sur les plates-formes, où je n’ai même pas demandé ce qu’il fait. Il revenait de Norvège. La seule image qui me soit venue en tête quand il m’a dit cela est celle d’un homme à moustaches sautant allègrement de plate-forme en plate-forme, au milieu de derricks répandant joyeusement du pétrole autour de lui. Peu réaliste, je vous l’accorde. Sur le second vol, mes voisins étaient moins bavards. Une vieille Américaine sur ma droite qui a passé pratiquement les sept heures à lire son Ken Follett (sans le finir qui plus est). Un type de Dubai sur ma droite, qui commandait sans cesse des Cocas light. Mais le problème est venu de derrière. D’un petit garçon. Qui pendant tout le trajet a pris mon siège pour un punching ball. Et je suis sûre que j’ai encore la marque de ses pieds sur le dos. Vous me direz : ah, mais toi, forcément tu n’aimes pas les enfants. Je vous annonce en effet que sur ce coup-là, j’ai vraiment eu des envies de meurtre. Au début, je me suis retournée, et ai poliment demandé à sa maman si elle pouvait se débrouiller pour qu’il arrête. Elle lui a dit. Il a apparemment protesté et a donné des coups de pied de plus belle. J’ai attendu, espérant que ça lui passerait. Une seconde fois, je me suis tournée vers la mère et je lui ai demandé de faire quelque chose, parce que ça commençait à devenir franchement pénible. J’ai pensé à un moment demander au monsieur qui était assis derrière le gamin de mettre des coups de pied dans le siège, comme ça le gosse aurait compris ce qu’il me faisait subir.
Comme ça ne s’arrêtait toujours pas, j’en ai eu assez. J’ai laissé tomber la mère, je me suis tournée vers le gamin, l’ai regardé avec des yeux très très méchants et lui ai dit : « You stop this NOW ». L’effet de surprise a un peu fonctionné, j’ai été tranquille pendant une bonne demi-heure. Et ne me dites pas : tu sais, les enfants, c’est difficile, tout ça. Il y en avait trois devant moi qui ont dormi tout le long et n’ont embêté personne. Le petit monstre, lui, s’est endormi dix minutes avant l’atterrissage. Je lui aurais bien mis des gros coups dans le dos pour le réveiller.
La minute sadique et anti-enfants est terminée. A part ces quelques moments de haine, le voyage ne fut qu’amour, gloire et beauté. Maintenant, au moment de passer le contrôle des passeports, les voyageurs sont accueillis par une vidéo époustouflante (à peu près du même acabit que celle du Superbowl dont je vous ai parlé l’an dernier) où l’on voit tous les visages de l’Amérique : des vieux, des jeunes, des noirs, des blancs, des jaunes, des rouges, des ouvriers, des mecs en costard, des chats, des chiens, des paysages, des cowboys, bref, le rêve américain dans toute sa splendeur, sur fond de musique mélo années 50 (Douglas Sirk, pour ceux qui connaissent). Et là, le cœur du petit Européen malingre se met soudain à palpiter, il se sent habité par je ne sais quelle grandeur, il a envie de créer une entreprise ou d’écrire un scénario. Et il a les larmes aux yeux quand sur l’écran apparaît enfin celle qu’au fond nous attendons tous : la Statue de la Liberté. C’est tout de même beau cette capacité qu’ont les Américains de continuer à rêver leur propre pays. Ou alors c’est triste, c’est selon.
Je suis donc arrivée dans le très bel appartement de S. Seule remarque : les escaliers hyper raides avec la grosse valise de vingt kilos, c’est moyen. L’appartement est superbe, duplex meublé avec goût, récemment rénové, complètement équipé, avec des post-its partout expliquant comment il faut utiliser quoi. Légèrement oppressant de ce côté-là (comme la liste d’instructions de neuf pages qu’il m’avait transmise avant mon départ), mais en même temps je comprends, c’est un appartement qui passe entre toutes les mains, il vaut mieux s’assurer que les gens s’en occupent correctement.
En regardant la télévision (avec environ 800 chaînes à ma disposition, je suis quand même retombée sur CNN , MSNBC et BBC), je me suis rendue compte de la violence du débat entourant la réforme de l’assurance maladie. Des groupes conservateurs envoient des emails du type : si la réforme Obama passe, les femmes américaines atteintes du cancer du sein vont mourir (Independent Women’s Forum). Pourquoi ? Parce que c’est le gouvernement qui va choisir quels traitements leur administrer, il va donc choisir les moins chers, donc tout le monde va clamser. Subtil, non ? Par ailleurs je ne comprends absolument pas au nom de quoi des gens qui se disent chrétiens refusent le principe de la protection universelle. Tu secourras les vieux et les malades, tu aimeras ton prochain et tout le tremblement ? Apparemment, tout est une question d’interprétation. Jésus s’adressait en fait aux compagnies d’assurances privées quand il disait cela.
Tout ça pour dire que c’est tout de même très étrange de se retrouver ici. Aucun sentiment d’étrangeté, aucune excitation de la découverte. L’impression d’avoir remis des chaussures confortables qui traînaient dans le placard.
Pour étrenner ces chaussures confortables, je vais direct à Cambridge. Et tout est comme avant. Je vais à MA banque, dans MON agence de téléphones portables. Mais à un moment je me dis : il est temps, petite, temps de te lancer dans l’inconnu. Et là, ni une ni deux, je prends la ligne verte (Green line) qui, toujours aussi brinquebalante, m’emmène dans les sombres recoins de l’Ouest bostonien. En l’occurrence, il fait un temps magnifique, le soleil joue de ses reflets comme une demi-mondaine peu avare de ses charmes, la Charles scintille, les briques reluisent, bref Boston fait tout pour m’amadouer, me sentant peut-être un peu réticente cette fois-ci. J’arrive à Boston University. Si le campus de Harvard (le yard, s’entend, je ne parle pas des annexes que sont la Medical School, la Law School ou la Kennedy School) est une sorte de rond, confortable et un peu refermé sur lui-même, comme à se préserver du monde extérieur, BU est une ligne qui s’étend d’Est en Ouest, et semble faire la course avec la Charles River, pour atteindre on ne sait quoi . Je la longe, donc, et suis accueillie par tout le spectacle de la rentrée universitaire américaine. A Harvard déjà, la Bank of America était ornée de ballons aux couleurs du drapeau américain pour accueillir les étudiants ; mais là-bas, les cours ne recommencent qu’à la fin du mois. A BU, c’était la rentrée aujourd’hui. Et tout le monde était là. L’association des étudiants juifs, l’association des étudiants catholiques, pleins d’autres associations chrétiennes (je n’ai pas vu de musulmans ni de bouddhistes, mais il y en avait certainement), l’association des étudiants chrétiens asiatiques (si si). J’ai cherché en vain l’association des étudiants français athées qui en ont marre de toutes ces fumisteries religieuses. Dommage. Un jeune homme m’a distribué un prospectus, portant comme en-tête : « Be more Jewish ». Je dois dire que cela ne fait pas partie des objectifs que je me suis fixée dans la vie, mais bon, pourquoi pas. Le prospectus est bien fait, avec des petits personnages dessinés. On se demande si être juif ça veut dire faire des mitzvas, porter les tefillin, savoir faire la différence entre la torah, un tallit et du tofu (oui parce qu’en plus ils font de l’humour). Finalement, l’on découvre qu’être juif, ça veut dire croire dans le Messie d’Israël. Et le messie, c’est : Jésus !
Et oui, ce sont eux, les seuls, les uniques, ceux qui m’accueillent à chaque fois que je viens ici, à tel point qu’il va bientôt falloir que je me pose des questions : les Jews for Jesus.
Home, at last .
Comme ça ne s’arrêtait toujours pas, j’en ai eu assez. J’ai laissé tomber la mère, je me suis tournée vers le gamin, l’ai regardé avec des yeux très très méchants et lui ai dit : « You stop this NOW ». L’effet de surprise a un peu fonctionné, j’ai été tranquille pendant une bonne demi-heure. Et ne me dites pas : tu sais, les enfants, c’est difficile, tout ça. Il y en avait trois devant moi qui ont dormi tout le long et n’ont embêté personne. Le petit monstre, lui, s’est endormi dix minutes avant l’atterrissage. Je lui aurais bien mis des gros coups dans le dos pour le réveiller.
La minute sadique et anti-enfants est terminée. A part ces quelques moments de haine, le voyage ne fut qu’amour, gloire et beauté. Maintenant, au moment de passer le contrôle des passeports, les voyageurs sont accueillis par une vidéo époustouflante (à peu près du même acabit que celle du Superbowl dont je vous ai parlé l’an dernier) où l’on voit tous les visages de l’Amérique : des vieux, des jeunes, des noirs, des blancs, des jaunes, des rouges, des ouvriers, des mecs en costard, des chats, des chiens, des paysages, des cowboys, bref, le rêve américain dans toute sa splendeur, sur fond de musique mélo années 50 (Douglas Sirk, pour ceux qui connaissent). Et là, le cœur du petit Européen malingre se met soudain à palpiter, il se sent habité par je ne sais quelle grandeur, il a envie de créer une entreprise ou d’écrire un scénario. Et il a les larmes aux yeux quand sur l’écran apparaît enfin celle qu’au fond nous attendons tous : la Statue de la Liberté. C’est tout de même beau cette capacité qu’ont les Américains de continuer à rêver leur propre pays. Ou alors c’est triste, c’est selon.
Je suis donc arrivée dans le très bel appartement de S. Seule remarque : les escaliers hyper raides avec la grosse valise de vingt kilos, c’est moyen. L’appartement est superbe, duplex meublé avec goût, récemment rénové, complètement équipé, avec des post-its partout expliquant comment il faut utiliser quoi. Légèrement oppressant de ce côté-là (comme la liste d’instructions de neuf pages qu’il m’avait transmise avant mon départ), mais en même temps je comprends, c’est un appartement qui passe entre toutes les mains, il vaut mieux s’assurer que les gens s’en occupent correctement.
En regardant la télévision (avec environ 800 chaînes à ma disposition, je suis quand même retombée sur CNN , MSNBC et BBC), je me suis rendue compte de la violence du débat entourant la réforme de l’assurance maladie. Des groupes conservateurs envoient des emails du type : si la réforme Obama passe, les femmes américaines atteintes du cancer du sein vont mourir (Independent Women’s Forum). Pourquoi ? Parce que c’est le gouvernement qui va choisir quels traitements leur administrer, il va donc choisir les moins chers, donc tout le monde va clamser. Subtil, non ? Par ailleurs je ne comprends absolument pas au nom de quoi des gens qui se disent chrétiens refusent le principe de la protection universelle. Tu secourras les vieux et les malades, tu aimeras ton prochain et tout le tremblement ? Apparemment, tout est une question d’interprétation. Jésus s’adressait en fait aux compagnies d’assurances privées quand il disait cela.
Tout ça pour dire que c’est tout de même très étrange de se retrouver ici. Aucun sentiment d’étrangeté, aucune excitation de la découverte. L’impression d’avoir remis des chaussures confortables qui traînaient dans le placard.
Pour étrenner ces chaussures confortables, je vais direct à Cambridge. Et tout est comme avant. Je vais à MA banque, dans MON agence de téléphones portables. Mais à un moment je me dis : il est temps, petite, temps de te lancer dans l’inconnu. Et là, ni une ni deux, je prends la ligne verte (Green line) qui, toujours aussi brinquebalante, m’emmène dans les sombres recoins de l’Ouest bostonien. En l’occurrence, il fait un temps magnifique, le soleil joue de ses reflets comme une demi-mondaine peu avare de ses charmes, la Charles scintille, les briques reluisent, bref Boston fait tout pour m’amadouer, me sentant peut-être un peu réticente cette fois-ci. J’arrive à Boston University. Si le campus de Harvard (le yard, s’entend, je ne parle pas des annexes que sont la Medical School, la Law School ou la Kennedy School) est une sorte de rond, confortable et un peu refermé sur lui-même, comme à se préserver du monde extérieur, BU est une ligne qui s’étend d’Est en Ouest, et semble faire la course avec la Charles River, pour atteindre on ne sait quoi . Je la longe, donc, et suis accueillie par tout le spectacle de la rentrée universitaire américaine. A Harvard déjà, la Bank of America était ornée de ballons aux couleurs du drapeau américain pour accueillir les étudiants ; mais là-bas, les cours ne recommencent qu’à la fin du mois. A BU, c’était la rentrée aujourd’hui. Et tout le monde était là. L’association des étudiants juifs, l’association des étudiants catholiques, pleins d’autres associations chrétiennes (je n’ai pas vu de musulmans ni de bouddhistes, mais il y en avait certainement), l’association des étudiants chrétiens asiatiques (si si). J’ai cherché en vain l’association des étudiants français athées qui en ont marre de toutes ces fumisteries religieuses. Dommage. Un jeune homme m’a distribué un prospectus, portant comme en-tête : « Be more Jewish ». Je dois dire que cela ne fait pas partie des objectifs que je me suis fixée dans la vie, mais bon, pourquoi pas. Le prospectus est bien fait, avec des petits personnages dessinés. On se demande si être juif ça veut dire faire des mitzvas, porter les tefillin, savoir faire la différence entre la torah, un tallit et du tofu (oui parce qu’en plus ils font de l’humour). Finalement, l’on découvre qu’être juif, ça veut dire croire dans le Messie d’Israël. Et le messie, c’est : Jésus !
Et oui, ce sont eux, les seuls, les uniques, ceux qui m’accueillent à chaque fois que je viens ici, à tel point qu’il va bientôt falloir que je me pose des questions : les Jews for Jesus.
Home, at last .

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