Wednesday, September 9, 2009

L’art de la conversation


Les Français sont réputés pour leur art de la conversation. Cependant, force est de constater qu’ils n’utilisent leur talent que dans des circonstances bien précises. Entre amis, autour d’un verre de vin ; entre collègues, devant la machine à café ; dans des romans policés ou des films « d’auteur » où les dialogues ressemblent à des bijoux finement ciselés que personne ne porterait dans la vraie vie. Ici, la situation est fort différente. Les gens se parlent, partout, souvent, pour ne rien dire la plupart du temps, mais ces petits riens que l’on s’échange ont quelque chose de charmant, surtout lorsqu’on est seul et que l’on recherche à tout prix le contact humain. Cela peut se passer dans un magasin (« bonjour, comment allez-vous ? Je peux vous aider ? »), dans le métro (« à quelle station descendez-vous ? Vous voulez vous asseoir ? »), dans la queue du supermarché (« moi aussi, c’est ma marque de cookies préférés »)…


L’autre jour, je me suis lancée dans une improbable expédition avec mon futur colocataire, un Taïwano-californien volubile, extraverti, obsédé par la nourriture et en cela très chinois, et un parodontiste grec (spécialiste des gencives) qui a fait une partie de ses études à Nancy (incroyable mais vrai) et une autre à Boston. Au menu : homard et océan, avec un brownie géant pour couronner le tout. A Marblehead, alors que nous admirons l’étendue bleutée de l’Atlantique, nous demandons à un monsieur de nous prendre en photo, et tout de suite la discussion s’engage. Il dirige l’association des artistes de Marblehead et a un projet de collaboration avec Grasse, autour de la figure de Lafayette qui apparemment a passé du temps dans les deux villes. Il nous conseille des endroits à voir sur la côte, nous demande d’où l’on vient, nous apprend que sa famille est d’origine grecque et aligne des noms de lieux au bénéfice de Dimitri, qui hoche la tête avec approbation. Un peu plus tard, on demande à une dame des conseils sur où déjeuner ; elle nous recommande le restaurant local, The Barnacle, où l’on peut manger dehors, avec vue sur l’océan ; puis nous conseille d’éviter Gloucester où se tient un festival de bateaux de pêche (schooner festivals, je découvre au passage après avoir lu le mot tant de fois dans Melville ou Conrad qu’il se prononce « skooner » et non « shooner » comme je le croyais) avant de me confier qu’elle adooore la France et y a passé sa lune de miel, et de nous saluer d’un « au revoir » tout à fait américain.


Mon colocataire conduit, je co-pilote, il fait des commentaires sur tout, de la couleur du T-Shirt d’une joggeuse (« hello Miss Purple ») aux putois écrasés sur la route, en passant par les maisons à vendre (il est vrai qu’elles sont fort nombreuses), le temps (magnifique) et les « locaux » (qui doivent vraiment déprimer en hiver). Comme les enfants, il lit les panneaux et les enseignes à voix haute, et développe avec enthousiasme les idées les plus improbables, concluant inévitablement ses tirades par un rire haut perché et communicatif. Parmi ses idées fantasques : acheter une énorme maison à partager au bord de l’eau à Marblehead (quand je lui dis que le trajet depuis Paris est un peu long, il semble trouver l’objection mesquine), ouvrir un musée sur le modèle du sushi-bar, où les œuvres tourneraient sur un tapis roulant que l’on arrêterait selon celle que l’on veut admirer, ou encore transformer sa télévision en aquarium à homards.


Cette facilité à parler, à communiquer, si elle est souvent superficielle, n’en est pas moins fort agréable pour quelqu’un qui, comme moi, n’éprouve aucun plaisir à faire des expériences si elle ne peut ensuite les partager. Dernier exemple de cette volubilité américaine. Hier soir, je descend dans la rue fumer une cigarette (on ne fume pas dans les maisons américaine) et je tombe sur deux hommes en train de faire de même, un verre de vin à la main, à leurs pieds un chien blanc totalement ridicule, qui fait à peu près la taille d’un sac à main (un sac à main normal, pas mon sac à main). Il s’avère que ce sont mes voisins du dessous. La discussion s’engage, et un quart d’heure plus tard, j’ai aussi un verre de vin, deux voisines nous ont rejoint, et nous devisons gaiement. Les sujets de conversation vont de Paris à la politique étrangère américaine, en passant par la religion et les muffins. La situation est objectivement drôle et passablement absurde. Imaginez une coquette rue bostonienne, bordée de maisons en briques et d’arbres qui commencent à perdre leurs feuilles. Il est environ 21h, tout est calme. Tout, ou presque. Sur le perron d’une des maisons, cinq personnes discutent. Trois femmes, assises sur les marches, toutes avec un verre de vin, deux avec une cigarette. Deux hommes, debout ; l’un d’entre eux gesticule et parle fort, criant que les Américains sont trop sévères avec Obama et que le Soudan est un pays absurde où l’on arrête une femme parce qu’elle porte un pantalon. Son compagnon, plus petit, plus calme, parle de différences culturelles, essaie de le raisonner, sans vraiment y parvenir. Les trois femmes regardent le numéro, et interviennent pour essayer de modérer quelque peu le débat. Un peu plus tard dans la soirée, le grand se rend soudain compte qu’il se trouve face à une businesswoman allemande qui vient d’obtenir sa green card et va postuler pour travailler au ministère des finances, une institutrice qui est en train de faire une formation pour devenir directrice administrative, et une franco-italienne qui termine sa thèse en littérature américaine. Et là, tout d’un coup, dans la nuit bostonienne, dans l’un des quartiers les plus chics de la ville, l’homme lève son verre, et s’exclame : « To you, smart bitches ! »

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