Saturday, September 19, 2009

De l’importance du doughnut dans la formation du dispositif culturel américain


De manière générale, les écrivains se fondent, à des degrés divers, sur leur expérience personnelle pour écrire. Vous me voyez alors aux prises avec un dilemme que je n’oserais qualifier de cornélien. En effet, j’essaye, à travers mes modestes écrits, de vous distraire, de vous émouvoir, de vous instruire (si je voulais vraiment faire mon intéressante, j’écrirais directement placere, movere, docere, mais ma modestie innée m’empêche de faire ainsi étalage de mon érudition), et ce en évitant autant que possible de vous parler de « l’éléphant dans la pièce », comme on dit ici, à savoir ma THESE. Qui par ailleurs pourrait au mieux remplir l’un de ces objectifs (à vous de deviner lequel). Je me trouve donc dans l’obligation de trouver des sujets alternatifs, ce qui se révèle parfois fort ardu, dans la mesure où mon humble existence se déploie entre les murs de mon appartement et ceux de diverses universités, où j’erre telle une âme en peine à la recherche d’illuminations successives me permettant éventuellement de remplir les trous béants de mon plan détaillé.
Comme les « cultural studies » sont fort à la mode, je vais donc m’atteler à la difficile tâche de vous donner un aperçu de l’importance du doughnut (également épelé, dans cette terre où l’orthographe est à la langue ce que le gouvernement est à la politique – on en a parfois besoin mais on aimerait pouvoir s’en passer - donut) dans la culture et l’imaginaire américains. Pour le commun des mortels, le doughnut est la pâtisserie dans son plus simple appareil : de la pâte frite saupoudrée de sucre, dans laquelle on creuse un trou pour lui donner sa forme si caractéristique. Ici cependant, elle peut prendre les formes les plus diverses : le doughnut peut être fourré à la confiture, à la crème pâtissière, glacé, roulé dans la cannelle, saupoudré de petits confettis de sucre multicolores, tartiné de « chocolat » (croyez-moi, les guillemets sont indispensables). Actuellement on trouve même des doughnuts tubulaires, ou encore des petits doughnuts ronds, qui correspondent au trou dans la pâte du doughnut original.
Mais que signifie le doughnut ? Le doughnut, c’est notre vie à tous. Sa forme circulaire représente la routine, le cercle infini de la vie, la fécondité, alors que le trou que l’on creuse en son centre est un espace de possibilités, d’initiatives, et peut également avoir une signification plus coquine pour ceux qui ont l’esprit mal tourné. Le doughnut, c’est l’offrande, le pain que l’on sacrifie aux dieux, que l’on frit pour leur montrer que l’on est riche, puis que l’on sucre pour manifester toute la douceur de notre âme, douceur que l’on aimerait communiquer au monde qui nous entoure, et qui est parfois si cruel. C’est aussi un symbole d’union dans la diversité, de par les multiples formes et couleurs qu’on peut lui donner. Un manuscrit non publié de Lincoln montre que, dans une version préparatoire du célèbre discours de Gettysburgh, le président américain aurait mentionné le doughnut comme symbole de la nécessaire réconciliation du nord et du sud.
Objet de culte, le doughnut est également vecteur de lien social. En effet, les deux principaux vendeurs de doughnuts sont Dunkin’ Donuts et Krispy Kreme. Ces établissements sont souvent situés dans les stations de métro, dans les gares, dans les aéroports, là où les gens se rencontrent, ou bien dans des ruelles sombres où l’on n’espèrerait jamais trouver quelque chose à se mettre sous la dent. Les Dunkin’ Donuts en particulier sont des espaces populaires, souvent peuplés de gens au portefeuille mal garni, qui se rassasient grâce à la formule économique « deux doughnuts et un café » (le café et le thé de chez Dunkin’ mériteraient un essai à part). Mais on y trouve aussi des businessmen en costard, qui arborent toujours un air un peu coupable, mais ne peuvent s’empêcher de s’adonner à ce plaisir, et mordent dans leur doughnut en faisant attention de ne pas mettre de sucre sur leur cravate.
Le doughnut est devenu un outil scientifique incomparable. En sociologie par exemple, on parle du « syndrome du doughnut » pour évoquer la migration des populations urbaines vers la banlieue, et le délaissement des centres villes qui en découle. Le doughnut pourrait également être utilisé en littérature, pour signifier la recherche de la forme parfaite, impossible à atteindre, toujours trouée en son centre ; en psychanalyse, le trou étant la manifestation de l’inconscient, de ce paradoxe inhérent à l’esprit humain qui fait qu’il ne peut voir le vide menaçant qui l’habite.
Il faudrait ensuite pousser plus loin l’analyse, la classification, en essayant d’effectuer des études comparatives entre, par exemple, l’orientation politique des individus et leurs préférences en matière de doughnuts. Peut-être découvrirait-on alors que les gens de droite préfèrent le doughnut classique, alors que ceux de gauche ont tendance à y ajouter toutes sortes d’accessoires pour le rendre différent. Ou, au contraire, peut-être que les gens de droite, désirant montrer leur esprit d'initiative, et leur richesse, créeraient des doughnuts aux multiples goûts et couleurs, "chacun d'entre vous est unique, chaque doughnut est unique" là où les gens de gauche préfèreraient le doughnut le plus pauvre, le plus simple, plutôt que celui qui étale ainsi sa richesse de manière insolente, et inscriraient dans la constitution le "droit au doughnut" pour tous. 
Ainsi, le doughnut est au cœur de la culture américaine, de la manière dont les gens se perçoivent, et perçoivent leur pays. Les Etats-Unis eux-mêmes ont dans l’esprit de certains la forme d’un doughnut, le Midwest étant ce coeur des ténèbres dans lequel on n’ose s’aventurer de peur de tomber dans un précipice d’inculture et de fanatisme.
Dites-moi quel est votre doughnut et je vous dirai qui vous êtes.  Et ne me dites pas que les doughnuts sont une création du Malin, qu’ils puent l’huile de friture et sont mauvais pour à peu près tout ce que le corps humain compte d’organes. Je vous répondrais : certes, mais on y revient toujours. On les trouve immondes, et pourtant, avant même de s’en rendre compte, on plonge ses dents dans leur pâte si douce, on sent le sucre courir dans nos veines, nos artères se rétrécir, notre souffle se raccourcir.
Le doughnut est une expérience. Chaque morceau nous rappelle que nous sommes mortels, tout en étant le témoignage (presque) vivant du génie de l’esprit humain.



NB : Le doughnut tient également une place capitale dans l’histoire américaine. Il n’est que de songer au célèbre discours de J.F. Kennedy à Berlin le 26 juin 1963, lors duquel le président américain prononça cette phrase gravée dans toutes les mémoires : « Je suis un doughnut ». En version originale : « Ich bin ein Berliner ! » Un « Berliner » en effet est, en allemand, un beignet. Si l’on effectue une équivalence culturelle, processus fréquent en traduction (par exemple lorsqu’on préfèrera traduire « you’re welcome » par « je vous en prie » plutôt que par « bienvenue ! », n’en déplaise à nos amis québécois. Voir F. Grellet, Initiation à la version anglaise. Paris : Hachette, 1993, p.128)



Sources
(à cette adresse, vous pouvez créer votre propre doughnut. Essayez, c’est rigolo !)

1 comment:

  1. ce texte est une spéciale dédicace à une jeune fille de ma connaissance...

    ReplyDelete