Thursday, November 12, 2009

De la gérontophilie comme obstacle potentiel à l’engagement politique de la jeunesse

NB : ce petit texte a été écrit dans un état quelque peu second. Veuillez donc excuser les marques excessives de lyrisme qui peuvent s’y être glissées, elles sont imputables à la fièvre.

Hier soir, j’ai dîné avec un Grand Historien Américain. Afin de déjouer les algorithmes machiavéliques de Google, je l’appellerai ici Charles Beard. Je m’étais donc rendue à une conférence de Charles Beard, sur invitation de mon amie Opale, qui a fait sa thèse de doctorat sur cet illustre personnage. L’homme est tout à la fois militant, historien et dramaturge, ce qui lui a souvent valu les foudres et le dédain de l’Université. Mais son livre, que nous ne nommerons pas ici pour les mêmes raisons, a eu davantage de succès que tout ceux desdits historiens réunis.
Charles, sur l’estrade, s’assoit sur une chaise. Mais il ne dit pas qu’il s’assoit sur une chaise parce qu’il est fatigué, ou parce qu’il est vieux, ou parce qu’il a mal aux jambes. Il dit : « Permettez-moi de m’asseoir. Après tout, vous êtes tous assis, je ne vois vraiment pas pourquoi je resterais debout. » Charles a de l’humour. De la verve. Une maîtrise incomparable de la rhétorique. Et des choses à dire, ce qui n’ôte rien à tout le reste. Je pense que vous vous doutez à présent de l’estime que j’ai pour ce grand homme, qui continue imperturbablement à se promener partout en jeans, pull et baskets, et a, quand il vous parle, des gestes de jeune homme, comme lorsqu’il passe la main dans ses cheveux avec un petit regard charmeur.
Je l’admets, j’aime les vieux. Je ne sais s’il s’agit en moi d’une trace de confucianisme que j’aurais involontairement absorbée lors de mes voyages en Chine étant enfant ; ou encore, si c’est une forme de rébellion envers mes parents, ou plutôt envers leur génération, qui a voulu abolir les hiérarchies d’âge comme de classe ou de sexe. Je vous accorde qu’il semble paradoxal de se rebeller contre ses parents en les respectant, mais croyez-moi sur le plan purement logique mon raisonnement est inattaquable. Il est également vrai que toute ma vie, j’ai été entourée de vieux – pardon, de « séniors » ou de « personnes âgées » - assez fantastiques. Ou peut-être est-ce simplement un trait de caractère ; d’autres aiment la musique, la couleur des feuilles mortes un petit matin d’automne, les matches de rugby le samedi après-midi. Je devrais intégrer cette facette de ma personnalité à la manière dont les gens me perçoivent : « Bonjour, je m’appelle A. (pan, dans les dents Google), j’aime le chocolat noir et les vieux. »
La génération qui a vécu la guerre – ceux qui ont survécu, s’entend – a quelque chose à mes yeux de presque irréel, en même temps qu’elle représente, de la manière la plus tangible, l’Histoire elle-même. Ces hommes, ces femmes, ont traversé des épreuves que nous ne pouvons même pas imaginer, et, même lorsqu’ils n’en parlent pas, même lorsqu’ils voudraient les oublier, elles demeurent, gravées dans leurs visages et dans leurs regards. Le visage de Charles est l’histoire américaine. Dans une ride de son front l’on peut voir un jeune homme insouciant lâchant des bombes sur Royan trois semaines avant la fin de la guerre, dans celles qui sourient au coin de ses yeux, l’enseignant qui exhorte ses étudiants Noirs à participer à la lutte pour la conquête de leurs droits ; dans ses mains noueuses l’orateur qui sans cesse monte à la tribune pour dénoncer la guerre, depuis le Vietnam jusqu’à l’Irak. Je sais, je sais, je me laisse aller au romantisme un peu mielleux. Mais je pense qu’il est en partie justifié. Du moins tels sont mes sentiments, et je les exprime ; actuellement on a le droit d’exprimer ses sentiments, il me semble, même s’ils n’ont aucun intérêt (d’aucuns diraient « surtout » s’ils n’ont aucun intérêt) ; après tout chers amis, nul ne vous oblige à me lire (quoique… il est possible que vous ayez reçu un message de ma part vous obligeant à me lire ; si c’est le cas, veuillez oublier la phrase que je viens d’écrire).
On se dit, en voyant ses visages si parlants, que nos luttes sont bien mesquines, que nos vies sont bien bourgeoises, que nos espoirs sont bien timides. Eux avaient des raisons de lutter, eux avaient un ennemi clairement défini. Mais que pouvons-nous faire, nous, dans un monde si complexe, où tout le monde fait semblant d’être du côté des gentils (à part les quelques-uns qui semblent se complaire dans le rôle des méchants), où nous sommes dématérialisés, virtualisés, consumérisés, digitalisés ? « Aye, there’s the rub », comme disait l’autre. Car à trop admirer, on fige, on glace ; eux comme nous. Immobiles dans l’héroïsme et dans la passivité, une passivité rendue confortable par le « nous n’avons pas de lutte à notre hauteur », ou encore « nous ne serons jamais comme eux ». Alors, gérontophiles de tous les pays, unissez-vous ! Si vous ne savez pas pourquoi, tant pis, il y aura toujours un Grand Historien de 87 ans pour vous le rappeler…

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