Thursday, October 29, 2009

Plaisirs et dangers de l’entre-deux (2)

Etre au four et au moulin, marcher à voile et à vapeur, ménager la chèvre et le chou, être mi-figue mi-raisin, n’être ni chèvre ni chou. Que de richesse dans l’intermédiaire, dans le simultané. On aimerait, souvent, être partout à la fois, avoir le beurre et l’argent du beurre, ne pas avoir à choisir pour mieux profiter de tout ce qui s’offre à nous.
Paris et les Etats-Unis, le travail et les vacances, l’amour et l’indépendance, autant de couples apparemment irréconciliables, pendant quelque temps miraculeusement réunis.
Montréal est pour moi cette terre de l’entre-deux, où l’on peut tour à tour manger un pain au chocolat et savourer un hamburger, regarder des séries en version originale et se tapir dans un cinéma pour voir un film français indépendant, où les gens sont ouverts sans être mielleux, réservés sans être froids, où l’on peut se promener en doudoune et en bottes fourrées tout en admirant le design des boutiques de vêtements. Où l’on navigue sans cesse entre le français du 17ème siècle (« vous prendrez un breuvage avec ça ? ») et des structures calquées sur l’anglais, que l’on ne reconnaît pas toujours à première écoute : « Tu restes où ? » « Vous regardez pour quelque chose ? » « T’as fullé l’char ? »
Reste que cette ville a comme un petit goût d’irréel, de parenthèse enchantée qui se refermera bien vite. Il faudra alors retrouver le travail à plein temps, les « Hi how are you doing » dégoulinants de bons sentiments, puis les « C’est pour quoi ? » âpres à l’oreille assortis de regards en coin. Mais, me direz-vous, pourquoi n’y point rester toujours, si ce royaume de l’intermédiaire vous attire tant ? Je vous répondrai, au-delà des considérations bassement matérielles sur certaines légères obligations que j’ai envers d’autres pays et d’autres gens, et sur les rigueurs de l’hiver montréalais que je ne suis pas sûre d’être prête à endurer, que je préfère en rester là ; je craindrais, si je devais m’y installer, de perdre cette magie de l’entre-deux pour ne plus voir en Montréal qu’un lieu de vie, un lieu de travail, privé de son aura, de la qualité presque imaginaire qu’elle revêt pour moi aujourd’hui. D’aucuns rêvent de plages de sables blanc, d’autres d’aventures dans la jungle. Moi, modeste ou couarde, selon les interprétations, je rêve du ni l’un ni l’autre, de pouvoir un instant reposer mes pattes fatiguées sur cette branche fragile, mais je ne veux pas peser sur elle de tout mon poids, de peur qu’elle ne se brise. Le patinage sur un lac gelé est excitant parce qu’il est éphémère, et l’on se hâte de s’en aller avant que la glace ne se brise.

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