Vous souvient-il de cette charmante chanson serinée par Mary Poppins en diverses langues dans votre enfance aujourd’hui lointaine ? Le fameux morceau de sucre. J’ai l’honneur de vous annoncer que j’habite actuellement au pays du morceau de sucre. Rassurez-vous, je ne vais pas à nouveau me lancer dans une savante discussion des mérites du doughnut (même si, il y aurait encore trop de choses à dire). Je passe au niveau supérieur de l’étude culturelle. Veuillez s’il vous plaît prêter attention aux phrases ci-dessous (que voulez-vous, je n’enseigne pas cette année, il faut bien que ma vocation professorale trouve à s’exprimer quelque part) :
- Tu es à BU pour le semestre ? Sucré !
- Cette fille est tellement sucrée.
- Oh, regarde, un bébé qui suce son pouce ! Trop sucré !
- Dis moi les choses directement. Pas besoin de les enrober de sucre.
Mais, me direz-vous, en lecteurs habitués à mon respect inné pour la langue française, ces phrases n’ont aucun sens ! Dans la première, il faudrait dire « génial » ou, pour refléter l’évolution déplorable de notre idiome (cf Finkielkraut), « cool », dans la deuxième, « gentille », dans la troisième, « mignon » et dans la quatrième, bon, dans la quatrième on ne sait pas trop.
Certes, mes amis, mais voyez-vous, aux Etats-Unis, toutes ces phrases se terminent par un seul et même mot : « sweet » (et la dernière par « sugarcoated »). Ici, tout est sucré. Le français répugne à employer ce terme au sens figuré ; on lui préfèrera « doux », comme dans « Douce France », qui évoque à la fois la saveur et la texture, et s’éloigne ainsi de la ville matérialité du sucre cristal. Le Français n’aime pas la vile matérialité. Outre le fait qu’une telle différence pose d’immenses problèmes aux traducteurs, elle reflète l’attachement profond des Etats-Unis au glucose, et la connotation largement positive qui lui est attachée, malgré la tendance contemporaine à rendre le sucre responsable de tous les maux (diabète, obésité… du coup, on mange quand même des frites, mais avec un coca light). En américain, un film niais ne sera pas « sweet » mais « cheesy » (expression étonnante si l’on pense à la sagesse accumulée d’un camembert oublié au fond du frigo) ; une personne obséquieuse ne sera pas qualifiée de « mielleuse » ; au mieux pourra-t-on parler d’un « saccharine smile » pour un sourire mielleux, mais l’expression n’est guère fréquente.
Le sucre est omniprésent, dans la nourriture, dans les mots, dans les actes de tous, comme si le sucre sauvait tout, comme s’il permettait de tout faire passer. Des millions d’Américains n’ont pas d’assurance maladie ? Il a été démontré que dans certains cas l’effet placebo d’une pastille de sucre est plus grand que celui du médicament lui-même. L’économie va mal ? Les doughnuts restent peu chers. Le pays est engagé dans deux guerres dont on ne voit pas la fin ? Le nouveau Disney va bientôt sortir.
Ici, tout est plus sucré. Les cookies, les muffins, le chocolat chaud, qui n’est pas fait à base de poudre mais avec une sorte de sirop qui n’a de chocolat que le nom. La vendeuse vous appelle « honey », votre voisin « sweetie », tout autour de vous, tout n’est que saccharose vendue à la louche.
Et pourtant. Pourtant. Pour l’Européenne cynique et blasée, malgré tout, ce goût sucré vaguement écœurant a quelque chose de reposant, de réconfortant même. Si les Etats-Unis sont sucrés, la France est souvent amère. Et malgré tout cela fait du bien, parfois, d’être accueillie dans un magasin par un « Hi honey how are you today » plutôt que par un revêche : « Ce sera quoi ? »

This comment has been removed by the author.
ReplyDeletePour la quatrième je propose "prendre des pincettes", et j'ajoute que dans certaines régions de France, "doux" veut dire "sucré" et que l'on peut entendre "il est un peu trop doux, ce gâteau".
ReplyDeleteÉtonnant, non ?
Excellent post, si j'ose dire :)
ReplyDelete