Wednesday, November 18, 2009

La main de Dieu (ou était-ce celle de Thierry Henry ?)

Je vous préviens, ça va parler football. Ames insensibles s’abstenir. Par football, j’entends le vrai, « celui avec les pieds » pour reprendre la phrase d’un penseur célèbre. Pas le football américain où ils serrent la balle contre leur poitrine comme si c’était un nouveau-né qu’ils devaient protéger des attaques du monde extérieur (si, si, je vous assure que cette interprétation du football américain comme expression d’un instinct maternel réprimé est tout à fait valable, d’un certain point de vue).
Situons le contexte, tout d’abord. Aujourd’hui avait lieu le match retour France-Irlande, pour la qualification pour la coupe du monde 2010. Le match aller avait été gagné 1-0 par l’équipe de France. Pour se qualifier, la France devait donc gagner ou faire jeu égal ; si l’Irlande gagnait, c’était perdu.
A présent, le contexte plus personnel. Un ami français, que nous appelleront ici, pour préserver son anonymat, Marcel (désolé), m’avait dit qu’il allait voir le match à l’Alliance Française de Boston, local huppé dans le quartier de Beacon Hill, où nos chers diplomates, en plus d’organiser de charmantes expositions sur des paysages parisiens (du genre que l’on peut acheter à Montmartre… ou pas), ont la bonté de nous permettre de nous rapprocher de notre chère patrie à travers le sport, qui, comme chacun sait, crée des liens entre les hommes au-delà des frontières et leur permet également d’exprimer sans remords leur nationalisme dans une saine atmosphère de franche camaraderie, de bière et de coups de poing sur la gueule.
Initialement, je ne pensais pas participer à ce joyeux rituel, tout occupée que j’étais à travailler sur…. la Chose. Mais, jugeant au bout de quelques heures que La Chose m’avait suffisamment occupée pour la journée, je me décidai à appeler Marcel pour lui demander si ses intentions étaient inchangées. Elles l’étaient, mais la destination, elle, n’était plus la même. Pour des raisons de droits, TV5 ne retransmettait finalement pas le match (ah, pauvre service public) ; mais, grâce à un site internet sur les immigrants irlandais à Boston (merveilles du multi-culturalisme – ou du communautarisme, selon votre position politique), une amie de Marcel avait dégoté un pub irlandais qui, lui, diffusait la rencontre. Je me préparai donc à me rendre dans les tréfonds de Sommerville pour satisfaire mon envie de foot… et pour échapper à La Chose.
Le métro de Boston étant ce qu’il est, mon trajet fut un peu plus long que prévu. Googlemaps étant ce qu’il est, la distance entre l’arrêt de métro et le pub était plus longue que prévue. Pour faire court, j’arrivai entre les deux mi-temps. Je repérai rapidement le pub, car une dizaine de personnes étaient debout à l’extérieur en train de fumer des cigarettes, et leur accent ne laissait aucun doute sur leur provenance géographique. Je poussai la porte… et me retrouvait dans une obscurité presque totale, peuplée de silhouettes très majoritairement masculines plongées dans des discussions animées, le tout faiblement illuminé par la lueur blafarde des divers écrans disséminés un peu partout dans la pièce. Je cherchai Marcel des yeux, et tentai de m’avancer un peu pour mieux voir. Un bras m’en empêcha.
Ce bras, couvert d’un pull-over bleu pâle, appartenait à une charmante dame d’une soixantaine d’années, aux cheveux impeccablement péroxydés, qui me dit sans me sourire qu’il y avait une « cover charge », un droit d’entrée, de dix dollars. Quelque peu éberluée par cette information, je lui dis que je cherchai un ami, et que je voulais être sûre qu’il fût là avant de m’acquitter de ce droit de passage ; je lui jurai que si je le trouvais, je reviendrai payer mon écot sans faute. Elle me regarda d’un air dubitatif et me laissa finalement partir. Je repérai Marcel dans un coin, lui fit un signe de la main, payai mon dû à la charmante cerbère, et vint m’asseoir à côté de lui. Il m’annonça que la France perdait 1 but à zéro, ce qui, je l’avoue, me remplit d’aise ; je n’ai jamais particulièrement aimé l’équipe de France (ne le dites pas à mon cher Président, ces temps-ci ce genre de déclaration est passible d’expulsion du territoire, et j’ai encore deux trois bouquins à Paris…), et l’idée qu’elle pût être éliminée par l’Irlande – dont les joueurs ont probablement appris il y a peu à taper le ballon avec les pieds et à viser dans la cage de buts et non au-dessus – me plaisait assez.
Marcel partit me chercher quelque chose à boire – car il est galant homme – et j’entamai la discussion avec mon voisin, originaire, comme je l’appris bientôt, de Dublin. Je lui expliquai ma position, qui ne laissât pas de l’étonner. Ca donnait quelque chose comme :
« Oui, je suis française, mais je ne soutiens pas l’équipe de France, parce que tu comprends je ne les aime pas beaucoup. En plus, mon copain est à moitié irlandais, et puis moi je suis à moitié italienne, donc d’habitude je suis pour l’Italie, mais là je vais peut-être quand même soutenir la France parce qu’on n’est que deux et que c’est bien de rétablir un peu l’équilibre. »
Je ne sais pas dans quelle mesure il saisit toute la complexité de mon identité footballistique, mais il me retourna un sympathique sourire. Marcel revint avec ma Ginger ale (car je respecte l’adage qui veut que l’on ne boive pas d’alcool avant le coucher du soleil – ce qui en ce moment ne veut pas dire grand-chose vu que le soleil se couche aux environs de 16h30, donc ça laisse de la marge). La deuxième mi-temps commença. Effectivement, les Irlandais n’étaient pas mauvais. Effectivement, les Français étaient extraordinairement mauvais. Je vous passe les détails techniques (d’autant qu’ils me dépassent moi-même un peu), mais le fait est que l’Irlande jouait mieux. Et l’ambiance autour de nous était phénoménale. Dès que les Irlandais avaient la balle, ce n’étaient qu’applaudissements, cris, encouragements, à chaque occasion Marcel et moi avions peur que le plafond du pub s’écroule sur nos têtes. L’une des rares femmes présentes, en particulier, se donnait à fond ; c’était la première fois de ma vie que j’entendais si souvent prononcer le nom de Jésus dans le contexte d’un match de foot. A croire qu’il était sur le terrain. Petite note culturelle : les Irlandais, du moins ceux qui étaient dans le pub avec nous (et qui étaient pour la plupart de vrais Irlandais, pas des Américains dont les arrières grand-parents étaient irlandais), soutiennent leur équipe, et non des joueurs individuels. Là où nous disons, par exemple : « Vas-y Gourcuff » (que le commentateur prononçait imperturbablement « Djorkouf »), ils disent « Vas-y Irlande, tu peux y arriver, Irlande, renvoie la balle, Irlande » (« Come on Ireland », « You can do it Ireland », « send that ball away, Ireland »). Cette personnalisation extrême de la nation n’a pas laissé de me surprendre, mais ça avait un petit côté charmant, aussi. On imaginait une sorte de géant vert courant sur le terrain, poussé par la force des cris de tout son peuple (oui, c’est beau les clichés, et c’est surtout très pratique quand on écrit ; vous remarquerez que j’ai omis de préciser que le géant vert avait un verre de Guiness à la main).
Quoi qu’il en soit, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Tous les Irlandais autour de nous nous autorisaient quelque peu à soutenir la France, en difficulté sur le terrain et en minorité (Marcel et moi) dans la salle. Les Irlandais eux-mêmes, d’ailleurs, étaient étonnés de la médiocrité des bleus, et, s’ils trouvaient – avec raison – que leur équipe jouait bien, ils admettaient volontiers que celle d’en face était particulièrement mauvaise.
La deuxième mi-temps se passa, le score resta inchangé. Vint le temps des prolongations. Les deux équipes commençaient à fatiguer, Domenech avait l’air encore plus déprimé que d’habitude, Sarkozy (que Marcel, consciencieusement, sifflait à chaque fois qu’il était filmé) se recroquevillait dans son siège (ou, non, peut-être que c’est juste parce qu’il est tout petit), bref, le coq gaulois remballait sa crête et ses plumes.
Et puis, ça :
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(le passage au passé composé est indispensable ; désolée pour la concordance des temps, elle en a vu d’autres)
Au début, dans le pub, personne n’a compris. Il y avait eu une échauffourée près des buts irlandais, mais on ne réussissait pas à savoir qui s’était passé. Puis, on a vu apparaître sur l’écran le visage de Thierry Henry, extatique. Et les drapeaux français se lever partout dans le stade. Et les gens crier. Et on a commencé à comprendre. Et on a regardé autour de nous. Un silence de mort s’est abattu sur le pub. Et là, ils ont montré le ralenti. Et la main. Thierry Henry qui pousse la balle dans les cages. J’ai regardé Marcel, Marcel m’a regardée ; on s’est dit que non, qu’on ne voulait pas mourir assassinés par un groupe d’Irlandais énervés dans un pub du nord de Sommerville. Pour un but sale, non mérité, proprement scandaleux.
Le reste du match s’est déroulé dans une atmosphère de tension insoutenable. Marcel et moi on passait notre temps à dire à nos voisins de table irlandais que c’était un scandale, qu’on avait honte, qu’on était désolés (sans ajouter « me tapez pas m’sieur s’il vous plaît c’est pas ma faute », mais ce n’était pas l’envie qui manquait). On espérait que l’arbitre se rattraperait en donnant un pénalty aux Irlandais, sous n’importe quel prétexte. Mais non.
Score final : 1-1. France qualifiée. Irlande éliminée.
On a commencé à entendre quelques « frogs » fuser déci delà dans le pub, et on s’est dit qu’on n’allait peut-être pas faire de vieux os. J’exagère un tout petit peu, les Irlandais l’ont pris plutôt bien, vu l’ampleur de l’injustice qu’ils venaient de subir. Nous, avec quelques « sorry », on est sorti. En se disant que le foot donne vraiment naissance aux plus grandes injustices du sport.
Au passage, la presse s’en donne à cœur joie sur les jeux de mots : d’après L’Equipe, « la France a son ticket en main » pour la coupe du monde ; pour Le Monde, les bleus ont gagné « sur un hold-up, haut les mains » (sic). Ce match aura au moins eu l’avantage de rendre quelques journalistes heureux.

PS : Pour les mauvaises langues qui oseraient mettre en doute mon objectivité, en mettant en avant, par exemple, le fait que j’étais bien contente quand l’Italie en 2006 a gagné sur un pénalty « un peu » volé, je me permets de souligner que :
- l’Australie ce n’est pas l’Irlande (argument imbattable)
- la raison pour laquelle je soutiens les Italiens même si, de fait, ils ont une petite tendance à, disons, exploiter toutes les potentialités du football, c’est que cette tendance, c’est eux qui l’ont inventée. Et qu’ils continuent à se jeter par terre avec beaucoup plus de grâce et de naturel que les autres.
- il me faudrait un troisième point pour être en parfait accord avec mes principes rédactionnels, mais juste là je fatigue un peu donc je vais plutôt aller me coucher.

1 comment:

  1. Oh merci Alice d'avoir illuminé ma journée en salle 5 ! J'avais un peu délaissé tes aventures, Canadien à Paris oblige, mais en ce jour où je suis toute seule en salle 5 et où la chaudière "claque" (dixite René), imitant à la perfection des techniques de torture genre la goutte d'eau et tous ces trucs là, tes textes sont salvateurs :-) Sans compter que je peux rire tout haut du coup...

    Bref, tu as vraiment raté quelque chose, grâce à l'équipe de France, pendant une semaine on n'a presque plus entendu parler de la grippe A ! Le soulagement !

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