Wednesday, November 25, 2009

Le coup de la dinde

Aujourd’hui, j’étais à Boston University. Cela m’arrive, à mes moments perdus. Ce qui me permet de me rendre compte qu’à force d’éviter de vous parler de ce que je fais toute la journée, je ne vous ai guère donné de précisions sur mon environnement de « travail » (si, si, les guillemets sont de rigueur). J’ai déjà évoqué la nature longiligne du campus de BU. Permettez-moi d’y revenir brièvement, par le détour d’une métaphore. Que voulez-vous, il faut bien que par moments je fasse semblant d’être littéraire. Comme je vous l’ai dit il y a quelques semaines, le campus de Harvard est rond, comme un cocon protecteur, qui crée une sorte de zone tampon entre la vie rêvée du campus et le monde extérieur. BU se présente davantage comme un cordon ombilical. De BU, on voit l’autre côté de la rivière, on peut rêver d’un ailleurs qui, à Harvard Square, est nécessairement du domaine du fantasme.

Imaginez ces longues allées parallèles à la rivière, parcourues par des étudiants de tous âges (mais quand même majoritairement entre 18 et 22 ans), portant sacs à dos, cahiers, livres et ordinateurs. Par beau temps, il s’assoient sur les pelouses et regardent passer les avirons sur la Charles, armés de leur inévitable gobelet en papier, rempli de café, de soda, ou de substances impossibles à identifier, couleur de Seine en plein mois d’août. Lorsque le temps se couvre, ils se réfugient à l’intérieur, souvent dans le bâtiment qui répond au doux nom de George Sherman Union, et abrite le food court où l’on trouve de tout, du sushi à la pizza en passant par le bagel, le hamburger et l’inénarrable orange chicken. Cet orange chicken est préparé (cuisiné serait un terme un peu excessif) par le « chinois » du lieu ; sa recette est secrète. Nul ne sait d’ailleurs si le poulet et l’orange entrent réellement dans sa composition. On vous le sert sur un bol de riz ; sa couleur tend vers l’orange fluo. Le goût est assez indéfinissable. Sucré, évidemment. On reconnaît vaguement la texture de la viande, le reste est de l’ordre de l’expérience paranormale. Ce qui est en général assez rapidement confirmé par l’estomac. Mais je m’égare. Imaginez, donc, ce campus plein de vie, plein d’associations qui défendent tous les peuples de la terre, toutes les choses créées par l’homme, où j’ai même vu une fois des étudiantes faire campagne pour la « fat talk free week », la semaine où l’on ne parle pas de son apparence physique ni de celle des autres (où l’on ne dit pas, par exemple « j’ai trop mangé, mon ventre va exploser », ou alors, « tu as minci, dis donc ? »).

Maintenant, oubliez tout cela. Car aujourd’hui, le campus était désert. Les quelques étudiants que j’ai croisés traînaient derrière eux de lourdes valises comme on traîne un enfant récalcitrant chez le dentiste. Le food court était aux trois-quarts vide, les stands presque tous fermés. Seul le Starbucks continuait imperturbablement à vendre son café trop cher et ses muffins trop sucrés. Point d’orange chicken à l’horizon. Un paysage lunaire. Pourquoi, me direz-vous ? Je vous répondrai : merci.

Là, vous pensez que ça y est, c’est fait, le peu de santé mentale qui me restait s’est envolé avec mon taux de glucose et ma maîtrise de la langue de Molière. Non, ou du moins pas encore. Merci, car pendant les quatre prochains jours, on ne va parler que de ça, on ne va dire que ça : merci.

Comme vous êtes des lecteurs intelligents, vous avez peut-être déjà compris. Demain, c’est Thanksgiving. Et, tels les Juifs d’Egypte (je suis d’humeur hyperbolique), les étudiants commencent leur exode la veille. Ils retournent chez eux, dans le Wyoming, dans l’Idaho, dans le Wisconsin, ou juste à New York. Ils vont fêter en famille, et s’adonner à la grande cérémonie de la reconnaissance. Le Merci national. Ils vont oublier leur match de basket, leurs examens, leurs colocataires, leurs copains copines. Et demain, la ville sera muette. Elle se réveillera le soir, ou en fin d’après-midi, pour le grand repas. Dans ce pays où tout est toujours ouvert, où l’on peut aller acheter son lait à minuit un dimanche soir, où l’on vous supplie pratiquement de consommer tout le temps, beaucoup et sans remords, le quatrième jeudi de novembre, on vous dit de rester chez vous et de dire : merci. Merci pour qui ? Merci pour quoi ? On n’en sait rien. L’important, c’est le geste. Remercier pour ce que l’on a, oublier ce que l’on nous avait promis. L’assurance maladie ? C’est pour bientôt. La guerre en Afghanistan ? Le président annoncera sa décision après Thanksgiving. Remercions-le de ne pas avoir gâché la fête. Le chômage ? Ceux qui ont encore un travail diront merci pour ça, ceux qui n’en ont pas trouveront bien autre chose.

Tout cela dans une ambiance bon enfant, autour d’une grande table, au milieu de laquelle trône… la Dinde. Dans toute sa majesté. Entourée de ses acolytes, qui ne sont là que pour mettre en valeur sa solennelle présence : les patates douces, la confiture d’airelles, la tarte à la citrouille, que sais-je encore. Le coup de la dinde, ça marche à chaque fois.

D’ailleurs, moi-même, je me rends demain à un dîner de Thanksgiving et j’attends ce moment avec plaisir. Puis je rentrerai en France, puis j’irai en Italie. Et là, on me refera le coup de la dinde. Et encore une fois je m’y abandonnerai, et, en tendant mon plat pour demander du rab, je dirai : « Merci »…

PS : tout le monde est parti. Tout le monde ? Non, un petit groupe d’irréductibles résiste encore et toujours à l’envahisseur. Aujourd’hui, je me dis : je vais profiter du fait qu’il n’y a personne et que les bureaux du département sont fermés pour aller squatter la photocopieuse [le photocopillage tue le livre, je sais ; mais je précise que le livre que j’ai photocopié est un roman prolétarien – lauréat du prix New Masses de 1935, s’il vous plaît – introuvable en France et impossible à acheter sur Internet. Oui, même sur abebooks]. Discrètement, je monte au quatrième étage. Je sors ma clé. La porte du département s’ouvre avec un grincement hitchcockien. Je m’avance vers la salle où se trouve la photocopieuse. Horreur ! La lumière est allumée. Et, devant la photocopieuse, il y a… un grad student, qui copie diligemment un bouquin.
« Guess I wasn’t the only one to take advantage of Thanksgiving to get my copies done ! »
Est-ce pathétique ? Non, voyons plutôt cela comme un acte subversif, une forme de résistance à la pensée dominante, les premiers signes, peut-être, d’un mouvement plus vaste, où tous les doctorants, partout, dans le monde entier, diraient « non ! » à la grande machine économique qui nous vend les fêtes de fin d’année, et se retrouveraient, par petits groupes, autour de toutes les photocopieuses de tous les labos (enfin, ceux qui en ont) pour jeter ensemble les bases d’une société nouvelle. Bon, d’accord, c’est un peu pathétique aussi.

Wednesday, November 18, 2009

La main de Dieu (ou était-ce celle de Thierry Henry ?)

Je vous préviens, ça va parler football. Ames insensibles s’abstenir. Par football, j’entends le vrai, « celui avec les pieds » pour reprendre la phrase d’un penseur célèbre. Pas le football américain où ils serrent la balle contre leur poitrine comme si c’était un nouveau-né qu’ils devaient protéger des attaques du monde extérieur (si, si, je vous assure que cette interprétation du football américain comme expression d’un instinct maternel réprimé est tout à fait valable, d’un certain point de vue).
Situons le contexte, tout d’abord. Aujourd’hui avait lieu le match retour France-Irlande, pour la qualification pour la coupe du monde 2010. Le match aller avait été gagné 1-0 par l’équipe de France. Pour se qualifier, la France devait donc gagner ou faire jeu égal ; si l’Irlande gagnait, c’était perdu.
A présent, le contexte plus personnel. Un ami français, que nous appelleront ici, pour préserver son anonymat, Marcel (désolé), m’avait dit qu’il allait voir le match à l’Alliance Française de Boston, local huppé dans le quartier de Beacon Hill, où nos chers diplomates, en plus d’organiser de charmantes expositions sur des paysages parisiens (du genre que l’on peut acheter à Montmartre… ou pas), ont la bonté de nous permettre de nous rapprocher de notre chère patrie à travers le sport, qui, comme chacun sait, crée des liens entre les hommes au-delà des frontières et leur permet également d’exprimer sans remords leur nationalisme dans une saine atmosphère de franche camaraderie, de bière et de coups de poing sur la gueule.
Initialement, je ne pensais pas participer à ce joyeux rituel, tout occupée que j’étais à travailler sur…. la Chose. Mais, jugeant au bout de quelques heures que La Chose m’avait suffisamment occupée pour la journée, je me décidai à appeler Marcel pour lui demander si ses intentions étaient inchangées. Elles l’étaient, mais la destination, elle, n’était plus la même. Pour des raisons de droits, TV5 ne retransmettait finalement pas le match (ah, pauvre service public) ; mais, grâce à un site internet sur les immigrants irlandais à Boston (merveilles du multi-culturalisme – ou du communautarisme, selon votre position politique), une amie de Marcel avait dégoté un pub irlandais qui, lui, diffusait la rencontre. Je me préparai donc à me rendre dans les tréfonds de Sommerville pour satisfaire mon envie de foot… et pour échapper à La Chose.
Le métro de Boston étant ce qu’il est, mon trajet fut un peu plus long que prévu. Googlemaps étant ce qu’il est, la distance entre l’arrêt de métro et le pub était plus longue que prévue. Pour faire court, j’arrivai entre les deux mi-temps. Je repérai rapidement le pub, car une dizaine de personnes étaient debout à l’extérieur en train de fumer des cigarettes, et leur accent ne laissait aucun doute sur leur provenance géographique. Je poussai la porte… et me retrouvait dans une obscurité presque totale, peuplée de silhouettes très majoritairement masculines plongées dans des discussions animées, le tout faiblement illuminé par la lueur blafarde des divers écrans disséminés un peu partout dans la pièce. Je cherchai Marcel des yeux, et tentai de m’avancer un peu pour mieux voir. Un bras m’en empêcha.
Ce bras, couvert d’un pull-over bleu pâle, appartenait à une charmante dame d’une soixantaine d’années, aux cheveux impeccablement péroxydés, qui me dit sans me sourire qu’il y avait une « cover charge », un droit d’entrée, de dix dollars. Quelque peu éberluée par cette information, je lui dis que je cherchai un ami, et que je voulais être sûre qu’il fût là avant de m’acquitter de ce droit de passage ; je lui jurai que si je le trouvais, je reviendrai payer mon écot sans faute. Elle me regarda d’un air dubitatif et me laissa finalement partir. Je repérai Marcel dans un coin, lui fit un signe de la main, payai mon dû à la charmante cerbère, et vint m’asseoir à côté de lui. Il m’annonça que la France perdait 1 but à zéro, ce qui, je l’avoue, me remplit d’aise ; je n’ai jamais particulièrement aimé l’équipe de France (ne le dites pas à mon cher Président, ces temps-ci ce genre de déclaration est passible d’expulsion du territoire, et j’ai encore deux trois bouquins à Paris…), et l’idée qu’elle pût être éliminée par l’Irlande – dont les joueurs ont probablement appris il y a peu à taper le ballon avec les pieds et à viser dans la cage de buts et non au-dessus – me plaisait assez.
Marcel partit me chercher quelque chose à boire – car il est galant homme – et j’entamai la discussion avec mon voisin, originaire, comme je l’appris bientôt, de Dublin. Je lui expliquai ma position, qui ne laissât pas de l’étonner. Ca donnait quelque chose comme :
« Oui, je suis française, mais je ne soutiens pas l’équipe de France, parce que tu comprends je ne les aime pas beaucoup. En plus, mon copain est à moitié irlandais, et puis moi je suis à moitié italienne, donc d’habitude je suis pour l’Italie, mais là je vais peut-être quand même soutenir la France parce qu’on n’est que deux et que c’est bien de rétablir un peu l’équilibre. »
Je ne sais pas dans quelle mesure il saisit toute la complexité de mon identité footballistique, mais il me retourna un sympathique sourire. Marcel revint avec ma Ginger ale (car je respecte l’adage qui veut que l’on ne boive pas d’alcool avant le coucher du soleil – ce qui en ce moment ne veut pas dire grand-chose vu que le soleil se couche aux environs de 16h30, donc ça laisse de la marge). La deuxième mi-temps commença. Effectivement, les Irlandais n’étaient pas mauvais. Effectivement, les Français étaient extraordinairement mauvais. Je vous passe les détails techniques (d’autant qu’ils me dépassent moi-même un peu), mais le fait est que l’Irlande jouait mieux. Et l’ambiance autour de nous était phénoménale. Dès que les Irlandais avaient la balle, ce n’étaient qu’applaudissements, cris, encouragements, à chaque occasion Marcel et moi avions peur que le plafond du pub s’écroule sur nos têtes. L’une des rares femmes présentes, en particulier, se donnait à fond ; c’était la première fois de ma vie que j’entendais si souvent prononcer le nom de Jésus dans le contexte d’un match de foot. A croire qu’il était sur le terrain. Petite note culturelle : les Irlandais, du moins ceux qui étaient dans le pub avec nous (et qui étaient pour la plupart de vrais Irlandais, pas des Américains dont les arrières grand-parents étaient irlandais), soutiennent leur équipe, et non des joueurs individuels. Là où nous disons, par exemple : « Vas-y Gourcuff » (que le commentateur prononçait imperturbablement « Djorkouf »), ils disent « Vas-y Irlande, tu peux y arriver, Irlande, renvoie la balle, Irlande » (« Come on Ireland », « You can do it Ireland », « send that ball away, Ireland »). Cette personnalisation extrême de la nation n’a pas laissé de me surprendre, mais ça avait un petit côté charmant, aussi. On imaginait une sorte de géant vert courant sur le terrain, poussé par la force des cris de tout son peuple (oui, c’est beau les clichés, et c’est surtout très pratique quand on écrit ; vous remarquerez que j’ai omis de préciser que le géant vert avait un verre de Guiness à la main).
Quoi qu’il en soit, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Tous les Irlandais autour de nous nous autorisaient quelque peu à soutenir la France, en difficulté sur le terrain et en minorité (Marcel et moi) dans la salle. Les Irlandais eux-mêmes, d’ailleurs, étaient étonnés de la médiocrité des bleus, et, s’ils trouvaient – avec raison – que leur équipe jouait bien, ils admettaient volontiers que celle d’en face était particulièrement mauvaise.
La deuxième mi-temps se passa, le score resta inchangé. Vint le temps des prolongations. Les deux équipes commençaient à fatiguer, Domenech avait l’air encore plus déprimé que d’habitude, Sarkozy (que Marcel, consciencieusement, sifflait à chaque fois qu’il était filmé) se recroquevillait dans son siège (ou, non, peut-être que c’est juste parce qu’il est tout petit), bref, le coq gaulois remballait sa crête et ses plumes.
Et puis, ça :
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(le passage au passé composé est indispensable ; désolée pour la concordance des temps, elle en a vu d’autres)
Au début, dans le pub, personne n’a compris. Il y avait eu une échauffourée près des buts irlandais, mais on ne réussissait pas à savoir qui s’était passé. Puis, on a vu apparaître sur l’écran le visage de Thierry Henry, extatique. Et les drapeaux français se lever partout dans le stade. Et les gens crier. Et on a commencé à comprendre. Et on a regardé autour de nous. Un silence de mort s’est abattu sur le pub. Et là, ils ont montré le ralenti. Et la main. Thierry Henry qui pousse la balle dans les cages. J’ai regardé Marcel, Marcel m’a regardée ; on s’est dit que non, qu’on ne voulait pas mourir assassinés par un groupe d’Irlandais énervés dans un pub du nord de Sommerville. Pour un but sale, non mérité, proprement scandaleux.
Le reste du match s’est déroulé dans une atmosphère de tension insoutenable. Marcel et moi on passait notre temps à dire à nos voisins de table irlandais que c’était un scandale, qu’on avait honte, qu’on était désolés (sans ajouter « me tapez pas m’sieur s’il vous plaît c’est pas ma faute », mais ce n’était pas l’envie qui manquait). On espérait que l’arbitre se rattraperait en donnant un pénalty aux Irlandais, sous n’importe quel prétexte. Mais non.
Score final : 1-1. France qualifiée. Irlande éliminée.
On a commencé à entendre quelques « frogs » fuser déci delà dans le pub, et on s’est dit qu’on n’allait peut-être pas faire de vieux os. J’exagère un tout petit peu, les Irlandais l’ont pris plutôt bien, vu l’ampleur de l’injustice qu’ils venaient de subir. Nous, avec quelques « sorry », on est sorti. En se disant que le foot donne vraiment naissance aux plus grandes injustices du sport.
Au passage, la presse s’en donne à cœur joie sur les jeux de mots : d’après L’Equipe, « la France a son ticket en main » pour la coupe du monde ; pour Le Monde, les bleus ont gagné « sur un hold-up, haut les mains » (sic). Ce match aura au moins eu l’avantage de rendre quelques journalistes heureux.

PS : Pour les mauvaises langues qui oseraient mettre en doute mon objectivité, en mettant en avant, par exemple, le fait que j’étais bien contente quand l’Italie en 2006 a gagné sur un pénalty « un peu » volé, je me permets de souligner que :
- l’Australie ce n’est pas l’Irlande (argument imbattable)
- la raison pour laquelle je soutiens les Italiens même si, de fait, ils ont une petite tendance à, disons, exploiter toutes les potentialités du football, c’est que cette tendance, c’est eux qui l’ont inventée. Et qu’ils continuent à se jeter par terre avec beaucoup plus de grâce et de naturel que les autres.
- il me faudrait un troisième point pour être en parfait accord avec mes principes rédactionnels, mais juste là je fatigue un peu donc je vais plutôt aller me coucher.

Saturday, November 14, 2009

Sandokan

En rapport avec mon dernier message, cette chanson de la résistance italienne que j'adore, qui a pour titre le nom d'un personnage que j'adore et est tirée d'un film d'Ettore Scola ("C'eravamo tanto amati") que... je pense que vous avez compris.
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Thursday, November 12, 2009

De la gérontophilie comme obstacle potentiel à l’engagement politique de la jeunesse

NB : ce petit texte a été écrit dans un état quelque peu second. Veuillez donc excuser les marques excessives de lyrisme qui peuvent s’y être glissées, elles sont imputables à la fièvre.

Hier soir, j’ai dîné avec un Grand Historien Américain. Afin de déjouer les algorithmes machiavéliques de Google, je l’appellerai ici Charles Beard. Je m’étais donc rendue à une conférence de Charles Beard, sur invitation de mon amie Opale, qui a fait sa thèse de doctorat sur cet illustre personnage. L’homme est tout à la fois militant, historien et dramaturge, ce qui lui a souvent valu les foudres et le dédain de l’Université. Mais son livre, que nous ne nommerons pas ici pour les mêmes raisons, a eu davantage de succès que tout ceux desdits historiens réunis.
Charles, sur l’estrade, s’assoit sur une chaise. Mais il ne dit pas qu’il s’assoit sur une chaise parce qu’il est fatigué, ou parce qu’il est vieux, ou parce qu’il a mal aux jambes. Il dit : « Permettez-moi de m’asseoir. Après tout, vous êtes tous assis, je ne vois vraiment pas pourquoi je resterais debout. » Charles a de l’humour. De la verve. Une maîtrise incomparable de la rhétorique. Et des choses à dire, ce qui n’ôte rien à tout le reste. Je pense que vous vous doutez à présent de l’estime que j’ai pour ce grand homme, qui continue imperturbablement à se promener partout en jeans, pull et baskets, et a, quand il vous parle, des gestes de jeune homme, comme lorsqu’il passe la main dans ses cheveux avec un petit regard charmeur.
Je l’admets, j’aime les vieux. Je ne sais s’il s’agit en moi d’une trace de confucianisme que j’aurais involontairement absorbée lors de mes voyages en Chine étant enfant ; ou encore, si c’est une forme de rébellion envers mes parents, ou plutôt envers leur génération, qui a voulu abolir les hiérarchies d’âge comme de classe ou de sexe. Je vous accorde qu’il semble paradoxal de se rebeller contre ses parents en les respectant, mais croyez-moi sur le plan purement logique mon raisonnement est inattaquable. Il est également vrai que toute ma vie, j’ai été entourée de vieux – pardon, de « séniors » ou de « personnes âgées » - assez fantastiques. Ou peut-être est-ce simplement un trait de caractère ; d’autres aiment la musique, la couleur des feuilles mortes un petit matin d’automne, les matches de rugby le samedi après-midi. Je devrais intégrer cette facette de ma personnalité à la manière dont les gens me perçoivent : « Bonjour, je m’appelle A. (pan, dans les dents Google), j’aime le chocolat noir et les vieux. »
La génération qui a vécu la guerre – ceux qui ont survécu, s’entend – a quelque chose à mes yeux de presque irréel, en même temps qu’elle représente, de la manière la plus tangible, l’Histoire elle-même. Ces hommes, ces femmes, ont traversé des épreuves que nous ne pouvons même pas imaginer, et, même lorsqu’ils n’en parlent pas, même lorsqu’ils voudraient les oublier, elles demeurent, gravées dans leurs visages et dans leurs regards. Le visage de Charles est l’histoire américaine. Dans une ride de son front l’on peut voir un jeune homme insouciant lâchant des bombes sur Royan trois semaines avant la fin de la guerre, dans celles qui sourient au coin de ses yeux, l’enseignant qui exhorte ses étudiants Noirs à participer à la lutte pour la conquête de leurs droits ; dans ses mains noueuses l’orateur qui sans cesse monte à la tribune pour dénoncer la guerre, depuis le Vietnam jusqu’à l’Irak. Je sais, je sais, je me laisse aller au romantisme un peu mielleux. Mais je pense qu’il est en partie justifié. Du moins tels sont mes sentiments, et je les exprime ; actuellement on a le droit d’exprimer ses sentiments, il me semble, même s’ils n’ont aucun intérêt (d’aucuns diraient « surtout » s’ils n’ont aucun intérêt) ; après tout chers amis, nul ne vous oblige à me lire (quoique… il est possible que vous ayez reçu un message de ma part vous obligeant à me lire ; si c’est le cas, veuillez oublier la phrase que je viens d’écrire).
On se dit, en voyant ses visages si parlants, que nos luttes sont bien mesquines, que nos vies sont bien bourgeoises, que nos espoirs sont bien timides. Eux avaient des raisons de lutter, eux avaient un ennemi clairement défini. Mais que pouvons-nous faire, nous, dans un monde si complexe, où tout le monde fait semblant d’être du côté des gentils (à part les quelques-uns qui semblent se complaire dans le rôle des méchants), où nous sommes dématérialisés, virtualisés, consumérisés, digitalisés ? « Aye, there’s the rub », comme disait l’autre. Car à trop admirer, on fige, on glace ; eux comme nous. Immobiles dans l’héroïsme et dans la passivité, une passivité rendue confortable par le « nous n’avons pas de lutte à notre hauteur », ou encore « nous ne serons jamais comme eux ». Alors, gérontophiles de tous les pays, unissez-vous ! Si vous ne savez pas pourquoi, tant pis, il y aura toujours un Grand Historien de 87 ans pour vous le rappeler…